« S’il y a de l’émotion dans ma voix, c’est qu’elle est réelle. » Le 18 janvier 2011, le collectif Ohé du bateau organise une réunion publique pour discuter de l’avenir du Bateau ivre et défendre son projet pour le sauver. Franck Mouget, membre actif et président de l’association, vient de lire à son auditoire une lettre de Jean Germain. Pour tous les présents, c’est le coup de théâtre. Le maire de Tours, premier vice-président de la région Centre, propose que la ville ou qu’« un organisme qui lui est lié » rachète la salle de spectacle pour la louer ensuite au collectif. Celui-ci serait alors chargé de sa restructuration et de la définition de sa ligne culturelle. L’enveloppe, qui renferme la précieuse missive, est adressée au 146, rue Edouard-Vaillant, l’adresse du Bateau ivre. Un signe fort pour la trentaine de militants sur le pied de guerre depuis près de trois mois.

Car ils veulent à tout prix le sauver, leur Bateau. La salle a fermé en décembre 2010. Après la perte des subventions de la région, sa propriétaire et gestionnaire Gisèle Vallée a dû renoncer à poursuivre l’aventure. Pendant plus de vingt ans, chanteurs, comédiens et humoristes s’y étaient succédé : La Mano Negra, Anne Roumanoff, Thomas Fersen, Noir Désir, Didier Gustin, IAM, Arno… Une programmation qui a marqué les Tourangeaux de plusieurs générations.

La salle n’avait pas d’équivalent dans la région. C’est pour ne pas la laisser disparaître que Frank Mouget a réagit. Membre de la compagnie théâtrale Le Muscle (accueillie plusieurs fois au Bateau ivre), il murit ce projet depuis plus d’un an. Mais il a attendu l’annonce officielle de la fermeture du Bateau pour chercher du soutien et lancer ses invitations. Il a ainsi rassemblé autour de lui une trentaine de volontaires aux compétences complémentaires. Et constitué avec eux le collectif Ohé du Bateau.


Réunion collectif Ohé du Bateau`
Claude Bourdin, Christophe Dupin et Franck Mouget lors de la réunion publique du 18 janvier 2011.

 

La lettre du maire est la récompense du travail intense de ces bénévoles issus notamment du milieu artistique et politique de la cité ligérienne. Une équipe déterminée à faire revivre ce lieu en s’inspirant des principes de l’économie sociale et solidaire. « La bande des trente », comme ils se surnomment, ne compte pas ses heures. Ils se rassemblent au moins une fois par semaine. Gérard Keryjaouen dirige l’école de musique tourangelle Tous en scène. Il a fait le calcul de son investissement. En trois mois, il estime avoir consacré une centaine d’heures à l’association. Lola, 22 ans, la plus jeune du groupe, a une licence de sociologie et travaille comme animatrice dans une école du quartier de Rochepinard. Franck Mouget lui a proposé de gérer la relation collectif-internautes et d’animer la page Facebook d’Ohé du Bateau. « Je ne m’y attendais pas, mais c’est très prenant. Je n’ai plus de vie sociale », témoigne la jeune fille. Kévin, lui, est graphiste. Il dessine les badges et les tee-shirts que le collectif vend pour ramasser des fonds. Il se dit attiré par « l’éthique du projet ». C’est également le cas de Christophe Dupin. Ce professeur de sciences économiques et sociales à Joué-lès-Tours était abonné au Bateau ivre. Très attaché au lieu et au projet du collectif, il s’occupe de la question immobilière et de la structure juridique.

Pour être plus efficace, Ohé du Bateau s’est partagé en trois commissions : communication et éthique, droit et culture. Laurent Polisset, chanteur du groupe tourangeau As de Trèfle, est membre de cette dernière. Adolescent, il fréquentait déjà la salle. Il y a donné ses premiers concerts de rock. « Dès que j’ai su qu’un collectif se mettait en place, je me suis renseigné. J’ai remarqué que peu de musiciens étaient mobilisés, alors j’ai proposé de faire le lien avec les acteurs culturels, notamment ceux du milieu musical », précise-t-il.

Entre enthousiasme et interrogations

Lorsque Frank Mouget a lu la lettre du maire, des sourires se sont dessinés sur des visages très sceptiques jusque-là. Car les quelque 107 000 euros récoltés par Ohé du Bateau pour racheter la salle étaient bien loin des 600 000 nécessaires. Mais l’excitation et le ravissement ont vite laissé place à de nombreuses questions. Si le groupe n’est plus propriétaire des lieux, restera-t-il seul maître à bord ? Qu’en sera-t-il de son projet culturel, social et solidaire ? Pour Claude Bourdin, autre membre actif et conseiller municipal, il s’agit désormais de concilier la proposition du maire avec l’éthique du projet initial.

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Franck Mouget explique l’éthique du projet

Car l’objectif du collectif ne s’est jamais résumé au rachat des lieux. Il s’agit d’abord d’un projet culturel et politique. Juridiquement, l’association souhaite monter une société coopérative à intérêt collectif (Scic). Autrement dit, la salle appartiendrait à tous les donateurs et serait gérée par l’ensemble des associés de la société sur le principe de un homme = une voix. Pour obtenir le statut d’associé, le collectif a choisi d’imposer un investissement minimum de 600 euros. En créant une Scic, il veut aller à l’encontre du système économique en place. Lors de la première réunion publique en décembre, Franck Mouget insistait : « Il n’y aura pas d’instance dirigeante. » L’idée est originale. Ce genre de structure n’existe que depuis 2001. Et, en Indre-et-Loire, on en recense une seule

Or la proposition de la mairie est à double tranchant. Certes, Jean Germain accorde la gestion du lieu à Ohé du Bateau, mais « dans un cadre juridique et selon des modalités qui restent à fixer ». Claude Bourdin sait que l’enjeu est désormais de négocier les termes de cette entente. Et c’est d’abord le rachat des murs qui est en question. Dans le meilleur des cas, le collectif voudrait une contribution commune entre la mairie, une société mixte et la Scic qu’il entend préserver. Mais pour qu’il puisse prendre part à l’achat, il faut que les adhérents maintiennent leurs dons et cela malgré les changements qui pourraient intervenir dans le projet.    

Une offre culturelle éclectique

Côté culture, l’objectif est tout aussi ambitieux. Idéalement, Ohé du Bateau ouvrirait la salle dix-neuf heures par jour, six jours sur sept et trois cent soixante jours par an. Cela laisserait le temps de varier les plaisirs. La journée, le Bateau ivre prendrait la forme d’un café où les clients pourraient se restaurer. Des expositions et des concerts pourraient être proposés. Il serait un lieu de rencontre et de débat. Un café littéraire et philosophique pourrait ainsi y voir le jour. La nuit, le lieu se transformerait en cabaret. Avec une ambiance plus intimiste. La salle ferait ainsi la part belle au théâtre, à la danse, à la chanson et aux arts plastiques. « Tout est à inventer », répète inlassablement Franck Mouget, qui rappelle que la vocation du lieu est d’appartenir à son public. A lui donc de « créer son bateau ».

Doux rêve ? Il n’empêche que celui-ci pourrait bien voir le jour. Pour le collectif, le travail fourni paie enfin : « Au départ, on nous a pris pour des utopistes, rappelle Guillaume. Mais depuis la proposition de la mairie, on nous prend plus au sérieux… »

Ce n’était pourtant pas gagné. Après avoir déboursé plus de 8 millions d’euros pour Le Temps Machine, la nouvelle salle de concert estampillée « musiques amplifiées » de Joué-lès-Tours, Jean Germain avait déclaré ne plus avoir un sou à mettre dans la culture. Mais Ohé du Bateau a su se faire entendre, bénéficiant d’un fort écho médiatique. En effet, la presse locale a suivi rigoureusement le dossier. Même les journalistes des Inrockuptibles se sont intéressés à l’affaire. Ceux du Point, dans un numéro spécial consacré à la ville de Tours, et intitulé Tours, ces vingt dossiers qui fâchent, ont raconté l’histoire du collectif. Côté communication, les choses roulent aussi pour Ohé du Bateau. Son site Internet reçoit en moyenne 400 visites par jour depuis le début de l’année. Et le collectif est même descendu dans la rue le 8 janvier dernier. La pression du public, qui s’est intensifiée depuis décembre et la fermeture définitive de la salle, aurait ainsi influencé la décision de la mairie. 

Si la mobilisation des acteurs politiques ne garantit pas la réalisation du projet initial, elle permet néanmoins au groupe de gagner du temps. L’appui de Jean Germain devrait permettre d’accélérer les choses et de convaincre de nouveaux associés. Le collectif se laisse trois mois pour éclaircir les termes du contrat avec la mairie et faire une proposition. Le Bateau ivre n’ira donc pas dans l’immédiat à un promoteur immobilier… A moins que Gisèle Vallée ne refuse de le vendre aux pouvoirs publics. La propriétaire aurait en effet déclaré qu’elle ne pourrait s’y résoudre. Le collectif reste confiant. Car, à son grand étonnement, aucune autre proposition sérieuse ne le menacerait vraiment. D’après Franck Mouget, c’est « le projet le plus viable et le plus sincère… » qui a été proposé jusqu’ici.

Marie BERTIN, Aurélia DESCAMPS, Jessica IBELAÏDENE, Émilie WEYNANTS