DSC_0823.pngElle a le sourire crispé et son regard glisse souvent vers ses notes. Derrière son pupitre, Marine Le Pen met beaucoup d’application à incarner au mieux le nouveau visage du Front national. Un rôle difficile à camper. D’autant que le ­costume a été taillé par et pour son père, il y a déjà trente ans. Investie par les ­adhérents le dimanche 16 janvier au congrès de Tours, elle n’est plus l’éternelle « fille de… », mais la nouvelle présidente du FN. La cadette de la famille Le Pen s’est enfin fait un prénom. Et entre les mains de la blonde avocate, le parti se refait une beauté.
La section d’Indre-et-Loire (FN37) est moins fière. Elle a souvent organisé de grands rendez-vous nationaux sur ses terres, notamment en 2006 et en 1995. Mais cette fois le siège a préféré s’en remettre à une agence de communication. Car, depuis quelques années, la fédération départementale traverse une crise à la fois politique, financière et militante. Le nouveau discours de Marine Le Pen sera-t-il en mesure de relancer le FN en Touraine ?

Jusqu’à présent, les idées du Front national ont eu du mal à séduire les Tourangeaux. Même à l’intérieur de la région Centre, la Touraine est une zone tempérée : l’extrême droite y réalise des scores électoraux systématiquement inférieurs à la moyenne française. Un écart d’environ deux points quelle que soit l’élection. Aux régionales de mars 2010, le parti y a fait 9,6 % contre 15,4 % en Eure-et-Loir et 15,43 % dans le Loiret. Mais pour Jean-Philippe Roy, politologue, le discours relooké du FN serait en mesure d’ébranler la tradition modérée du département. L’émulation provoquée par la prochaine échéance électorale pourrait même entraîner un regain de militants.
Vue d’ici, l’entreprise semble particulièrement difficile. Même si l’objectif est assumé : « Nous avons besoin de sang neuf », s’exclame Philippe Loiseau, secrétaire régional du FN Centre et directeur national aux fédérations. La permanence de l’antenne d’Indre-et-Loire a fermé fin 2007, faute de moyens. La dissidence du leader historique local, Jean Verdon, en 2009, a entraîné de nombreux départs. Et le très discret Gilles Godefroy, son successeur, n’est qu’un novice en politique. 

Le FN, à Tours, c’était d’abord une histoire de famille. Si le parti s’est implanté ici, c’est grâce à la personnalité et la détermination de Jean Verdon, qui l’a dirigé de 1984 à 2009. Dans les années quatre-vingt-dix, la section détournait le célèbre slogan de SOS Racisme pour vendre ses pin’s « Touche pas à mon peuple ! » rue de Bordeaux. Pour Jean Verdon, cette visibilité était un signe de bonne santé. A l’époque le parti comptait plus de quatre cents adhérents.
Son départ s’est apparenté à « une perte de repères pour les militants locaux », explique Jean-Philippe Roy. Il avait en effet constitué un cercle fermé de familles riches réunies autour de l’idéal nationaliste et catholique de l’extrême droite ultraconservatrice. En rejoignant le Parti de la France, il a emporté avec lui son charisme, ses proches et son réseau. Une véritable saignée pour la section, réduite à quatre-vingt-dix membres.
« En 2009, le FN37 est reparti de zéro. Il se redresse lentement depuis », constate Olivier Pouvreau, journaliste politique à La Nouvelle République. Avec actuellement deux cent cinquante adhérents, la section a regonflé un peu ses troupes à l’approche du congrès mais elle reste faible. C’est Marine Le Pen qui semble emporter l’adhésion. Car, sur la trace de Jean Verdon, les gollnischiens, représentants d’une extrême droite traditionnelle, s’en sont allés. A l’instar de la présidence nationale, le FN37 fait peau neuve et tente de se débarrasser du passé collaborateur et fasciste qui collait à sa réputation. « Nous ne sommes ni fascistes ni racistes », répètent à l’envi les jeunes militants du Front national de la jeunesse (FNJ).

« Elle veut le pouvoir ! »

« Laïcité », « service public », « équité sociale ». Le 16 janvier, le discours d’investiture de la nouvelle dirigeante frontiste est émaillé de références aux thèmes défendus habituellement par les partis modérés, voire de gauche. Ce qui fait dire à Philippe Lamy, de la Ligue des droits de l’homme (LDH) : « A présent, l’extrême droite déborde de son lit naturel. » C’est une stratégie  plutôt habile qui a pour but d’entraîner le parti dans « une dynamique de victoire »,  d’après Philippe Loiseau.
Pour la politologue Nonna Mayer, les idées restent les mêmes – préférence nationale et démocratie directe – mais le parti se « déringardise ». Avec Marine Le Pen, le discours et l’image du FN se féminise et prend un coup de jeune. La formule pourrait d’ailleurs séduire de plus en plus d’électrices. Le FNJ de la région Centre envisage avec enthousiasme le tournant pris : « Marine [Le Pen] incarne la modernité, Bruno [Gollnisch],  c’était pour les anciens (…). Elle veut le pouvoir… Et nous aussi ! » s’exclame Fabien Ollivier, secrétaire régional du FNJ Centre.

Mais pour le scrutin de mars 2011, le FN37 n’aura pas de candidat pour les cinq cantons urbains renouvelables. Il se concentre sur les quatorze circonscriptions rurales afin de s’appuyer sur son électorat traditionnel. Il a ainsi plus de chances d’atteindre les 5 % de voix nécessaires au remboursement des frais de campagne. Car, financièrement, le parti ne peut pas se permettre de prendre de risques. De plus les adhérents ne se bousculent pas pour sortir de l’ombre et représenter leur parti : « Certaines candidates préfèrent qu’on les inscrive sous leur nom de jeune fille », souligne Fabien Ollivier, candidat à Château-la-Vallière.

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Pour se maintenir au second tour des cantonales, les candidats devront recueillir au moins 12,5 % des voix. « Le FN est une menace indéniable », constate Hervé Novelli, député UMP d’Indre-et-Loire, qui craint pour son parti. Même en Touraine. Le contexte de crise pourrait stimuler le vote Front national chez les déçus du sarkozysme. Notamment les agriculteurs dont le vote pèsera lors des cantonales, le monde rural étant surreprésenté sous l’effet du découpage électoral. Hervé Novelli rappelle qu’ils avaient été 80 % à voter pour Nicolas Sarkozy en 2007. Le candidat de la droite avait alors siphonné l’électorat du FN en reprenant les thèmes de l’identité et de la sécurité.
Lors de la présidentielle de 2012, cette stratégie pourrait bien se retourner contre l’actuel président de la République et les voix refluer vers leur parti d’origine, le Front national. D’après le baromètre TNS Sofres publié dans Le Monde du 13 janvier, 32 % des sympathisants UMP se déclarent en accord avec les idées du FN. Un chiffre en hausse de 12 points par rapport à 2010. « On reste cependant en deçà du niveau d’adhésion aux idées du parti constaté en 2002-2003 », souligne Edouard Lecerf, directeur général de l’institut de sondage.

L’opération de séduction de Marine Le Pen va-t-elle fonctionner au sein de l’électorat de droite ? En amont du congrès, la même enquête a révélé que si elle était investie par ses adhérents, 16 % des sympathisants UMP se sentiraient « plus proche du FN ». Mais, pour le moment, la position des élus de droite est sans appel : « Il n’y a ni programme ni projet commun entre ces deux partis. Donc aucun rapprochement n’est envisageable », assure Hervé Novelli. Une opinion également affichée par le Front national : « Il est hors de question de faire des alliances », confirme Fabien Ollivier. Finalement « le seul problème [de Marine Le Pen] actuellement, explique Jean-Philippe Roy,  c’est de récolter les cinq cents signatures de maires, nécessaires pour présenter sa candidature à la présidentielle ».
Pour mieux s’atteler à cette tâche, elle a nommé, après le congrès, quatre secrétaires nationaux délégués aux fédérations. Jusqu’à présent, il n’y en avait qu’un. Ils seront chargés de démarcher les élus pour obtenir leur soutien. Philippe Loiseau, mariniste de la première heure, fait partie du lot. Son rôle consistera également à restructurer les antennes départementales et à recruter de nouveaux cadres. Jeunes de préférence car « plus on forme les gens tôt, plus on aura de cadres performants par la suite », rappelle-t-il. 

Fabien Ollivier fait justement partie de cette nouvelle génération. Nommé à la tête du FNJ37 en 2008, alors que la structure était inexistante, il est depuis parvenu à la mettre sur pieds. Il fonde ses espoirs sur la nouvelle présidente, mais juge qu’il est trop tôt pour afficher des certitudes : « J’attends de la voir sur le terrain. » Car le risque d’un nouveau 21 avril 2002 ne doit pas être surévalué : 72 % des Français se disent toujours « en désaccord avec les thèses défendues par le Front national ».

Dossier réalisé par Marie Bertin, Aurélia Descamps, Jessica Ibelaïdene et Emilie Weynants
Photos : Jessica Ibelaïdene/EPJT