nonnamayer2.jpgPolitologue, spécialiste de l’extrême droite, Nonna Mayer fait le point sur la mutation du parti engagée par Marine Le Pen

Marine Le Pen s’inspirerait des mouvements populistes européens en pleine ascension. L’ancien Mouvement social italien (MSI), entré au gouvernement sous le nom d’Alliance nationale, est-il un modèle pour le FN ?
Marine Le Pen n’appartient plus à la tradition fasciste de partis tel que le MSI. Même si ce dernier a pu être un modèle pour le FN à ses débuts, Marine Le Pen regarde maintenant du côté des nouvelles droites populistes xénophobes qui réussissent en Europe. Je pense à l’Union démocratique du centre (UDC) en Suisse ou aux nationalistes de la Nouvelle Alliance flamande (NVA) en Belgique. Elle aborde les mêmes thèmes et principalement l’anti-élitisme, le nationalisme et la lutte contre l’islam. Car si les mouvements d’extrême droite touchent un public de plus en plus large, c’est surtout à cause de l’inquiétude que provoque l’islamisme. Quant au populisme, ce n’est pas une nouveauté au Front national. Le Pen père l’a toujours revendiqué. Il se considère comme un démocrate et refuse la médiation des élites, pour rendre le pouvoir au peuple. Il préfère d’ailleurs qu’on qualifie le FN de parti populiste plutôt que d’extrême droite. Avec la fille, le FN est en train de faire peau neuve. La dirigeante frontiste est née en 1968 et milite depuis le milieu des années quatre-vingt. Avec elle, le parti abandonne la nostalgie de la Seconde Guerre mondiale, du régime de Vichy, de l’Algérie française ou encore du poujadisme, qui avaient donné sa force au FN à sa création. Son objectif est au contraire de le déringardiser et de le dédiaboliser. Elle ne se laissera pas aller aux dérapages antisémites. 

Marine Le Pen révolutionne-t-elle la ligne du parti ?
Non, le cœur du programme du FN reste le même : c’est toujours la préférence nationale. Les immigrés sont considérés comme une menace. Même si Marine Le Pen ne le dit pas aussi abruptement, l’idée de rompre l’égalité devant la loi pour les étrangers persiste dans son programme. Mais elle a adouci le versant xénophobe du parti. Elle explique que si elle n’est pas favorable à l’immigration, ce n’est pas parce que les étrangers sont « moins bien », mais qu’ils sont « trop différents » pour s’intégrer. Elle s’applique aussi à rendre son discours audible en l’inscrivant dans des valeurs républicaines, comme celle de la laïcité. Ce qui est très habile. C’est d’ailleurs ce qu’est en train de faire une grande partie de ces extrêmes droites qui n’ont pas de tradition fasciste en Europe. 

L’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti va-t-elle modifier la sociologie de l’électorat FN ?
Globalement, Marine Le Pen devrait conserver l’électorat de son père. Le parti a une base électorale stable, composée de petits commerçants et d’ouvriers qui passeront sans difficultés de Jean-Marie à Marine. Le vote FN continuera d’être surreprésenté parmi les moins diplômés et les personnes âgées, effrayées par le changement. Mais Marine Le Pen pourrait faire sauter le verrou de l’électorat féminin. Le discours de Jean-Marie Le Pen a agi comme un repoussoir, notamment à cause de ses réflexions sexistes voire salaces. La principale difficulté de Marine est de faire coexister les anciens et les modernes au sein du parti. Elle tente de rassurer les anciens partisans en durcissant ponctuellement son discours. Elle est en cela plus stratégique que Jean-Marie Le Pen. 

Recueilli par M. B., A. D., J. I. et E. W.

Photo : American Political Science Association