Avec son treillis militaire orné de pins – qu’il collectionne – et sa casquette vissée sur le crâne, Jean1 ne passe pas inaperçu. Son sac à dos rempli de bières n’arrange pas l’affaire. Pourtant, Jean est une sorte de gros nounours : impressionnant, mais très gentil. Et volubile. Il n’est plus vraiment un SDF, puisqu’il a retrouvé un logement il y a peu. Mais la rue, il la connaît pour l’avoir arpentée pendant des années. Tours n’a d’ailleurs plus aucun secret pour lui.

Quand on lui parle des centres d’hébergement d’urgence (CHU), il fait la moue : « Tu irais toi, si tu en avais besoin ? Oh non, moi quand j’étais à la rue je n’y allais pas. C’est nul, là-bas. Une fois, un mec a essayé de me voler mes affaires que j’avais mis dans mon casier. Alors, je te dis, moi, je n’étais pas content. Je suis allé m’expliquer avec lui, dehors, et il a pris deux mandales dans la gueule. » Jean n’est pas le seul à fuir les CHU. Ces derniers ont plutôt mauvaise réputation auprès des SDF.

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Pour certains SDF, comme celui-ci, place Sainte-Anne, à Rennes,
la rue serait moins dangereuse et plus agréable que les CHU (photo Billy_boy_35).

Pourtant, au CHU Albert-Thomas, les locaux sont propres et bien tenus. Les chambres de 9 mètres carrés possèdent toutes des casiers et des lits superposés, pas plus de quatre, pour ne pas trop déshumaniser le lieu. Ouvert de 18h 30 à 9 heures le matin, le dîner et le petit-déjeuner y sont proposés. Mais, « des rumeurs circulent entre SDF. Ceux qui y sont allés racontent aux autres comment ils auraient été traités », soupire Patrick, le trésorier du CHU. Il suffit qu’une personne ait vécu une mauvaise expérience pour que la rumeur enfle. Dans une enquête nationale réalisée par six associations en mars 20092 et menée auprès des personnes de la rue, les principales critiques concernent d’abord le manque d’intimité et, paradoxalement, que le CHU soit un lieu peu propice au repos. Viennent ensuite les manques d’hygiène et de sécurité. Car, vols et bagarres y seraient fréquents. « Faux », s’exclame Guy-Luc Ligarius, responsable du CHU Albert-Thomas. Dans son centre, il n’y a jamais eu de gros incident. « Quand ils sont dehors ils se volent entre eux, et il y a des bagarres deux fois plus dangereuses. Ici, au moins il y a des personnes pour les calmer », explique t-il.

La promiscuité, un problème majeur

Nathalie Fillon, responsable de la Croix-Rouge en Indre-et-Loire, côtoie régulièrement des personnes sans domicile. Ce rejet des CHU, elle l’explique d’abord par la promiscuité. « Quand on vit dans la rue, on a tendance à s’isoler, raconte-t-elle. Du coup, se retrouver la nuit dans une chambre avec quatre personnes est parfois difficile à gérer. Il suffit qu’un insomniaque soit installé dans la même chambre qu’un ronfleur pour que les nerfs soient mis à vif. »

Les structures sont souvent dispersées. A Tours, les différents lieux d’accueil sont éloignés géographiquement : CHUTE, Halte du Matin,  La Barque, L’étape pour la distribution des repas. Et pour déjeuner à l’Etape, près de l’autoroute, il faut des tickets distribué à la Halte du matin, rue Edouard Vaillant. Or, les SDF n’ont ni carte de bus ni voiture et, parfois, leur état de santé ne leur permet pas de se déplacer à pied.

Les critères d’entrée peuvent également être dissuasifs. Les horaires sont fixes et le SDF est tenu d’arriver sobre. Certains se font exclure pour mauvais comportement. Et puis les hébergement sont individuels, non mixtes et les animaux y sont rarement admis. S’il est en couple, avec des chiens, ou si tout simplement il appartient à un groupe soudé, plutôt que de se séparer pour la soirée, le SDF préférera rester dehors. « Certains n’essaient même pas d’entrer dans un CHU, parce qu’ils savent que leur situation ne leur permettra pas d’y accéder », poursuit Nathalie Fillon. C’est le cas des demandeurs d’asiles, des sans papiers, même s’ils sont parfois acceptés dans les CHU. La répétition des refus, dus pour la plupart des cas au manque de place, provoque aussi une lassitude : on n’essaie plus d’appeler le 115.

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Nombreux sont les SDF qui préfèrent ne pas aller en CHU
pour ne pas abandonner leur compagnon (Photo : Dolarz).

Ceux qui ne rentrent pas dans les « cases » peuvent parfois aller en nuitée à l’hôtel. Un coût énorme pour les associations. Le  Samu social a ainsi payé une nuit pour un jeune couple roumain qui attend un bébé, une solution qui ne fonctionne que pour le court terme. Nathalie Fillon relativise cependant le problème : en dehors de ceux qui ne peuvent accéder au CHU, très peu de sans-abris refuseraient catégoriquement d’y séjourner. Elle n’a rencontré en huit ans qu’une seule personne qui revendiquait une liberté totale. « Il vivait en proposant ses services pour de petits travaux, sans contrat, sans nom. Il refusait systématiquement notre aide. Au final, on a arrêté de la lui proposer, car c’était son choix de vie. »

Des alternatives existent

A Tours, l’association Étape a mis en place un bus de nuit pour accueillir les SDF. Jean a déjà passé quelques hivers dehors, souvent dans des squats. Car beaucoup de sans-abris se débrouillent comme ils peuvent. Certains ont des abris de fortune, pour se protéger, avec plus ou moins de succès, du froid. Une petite caravane, une tente ou le hall d’une gare. Jean, lui, n’avait pas peur du froid. « J’avais juste un sac de couchage et je dormais habillé », raconte t-il. Il reconnaît tout de même qu’en hiver, un logement est plus agréable : « Y a du chauffage, c’est quand même mieux. » Aussi a-t-il apprécié l’aide du Samu social et de la Croix Rouge. Quatre fois par semaine, des bénévoles organisent des maraudes dans Tours. L’objectif est simple : répondre aux premières attentes des SDF3 en leur apportant quelques boissons chaudes et des sandwichs.

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Durant les maraudes, nourriture mais aussi vêtements chauds sont apportés aux SDF
(photo : J.-P. Di Silvestro/Le Courrier)

Le logement n’est pas tout. Ils sont nombreux à demander des lieux d’hygiène (58 %) afin de pouvoir se doucher et être propre, de l’aide pour les démarches administratives et des lieux d’accueil de jour et de nuit. Si le but des CHU, comme des associations, est d’aider à la réinsertion, c’est-à-dire retrouver un travail et un logement, dans bien des cas, cela s’avère impossible. De plus, retourner dans un domicile fixe pour une personne de la rue n’est pas toujours la solution idéale. Se retrouver enfermé dans un appartement lorsque l’on est habitué à  vivre dehors est souvent très difficilement supportable. Le sentiment de solitude et d’isolement est renforcé. Jean, depuis qu’il a un appartement, sombre à nouveau dans l’alcool. La réinsertion est une étape difficile lors de laquelle le SDF doit d’abord réapprendre à vivre.

G. K. et C. V.

(1) Le prénom a été modifié

(2) Cette enquête réalisée par six associations à la demande du gouvernement a permis de recueillir le témoignage de 255 SDF dans 30 départements différents.

(3) Mes premières attentes des SDF lors de ces maraudes sont avant tout la nourriture (84 %) et le réconfort (79 %). L’hébergement arrive en tout dernier lieu.