Alain_Joanne_s_2.jpgLe journalisme de données, également appelé datajournalisme, est un procédé journalistique qui consiste à analyser des bases de données, afin d’en retirer du contenu informationnel. Celui-ci est ensuite retranscrit sur Internet sous forme d’interfaces visuelles interactives. Le journaliste Alain Joannès, auteur de livres et de blogs*, s’intéresse au Web depuis 1993. Pour lui, le datajournalisme est une pratique émergente, qui offre des perspectives intéressantes pour le journalisme d’investigation.


Le data-journalisme est-il un phénomène nouveau ?

C’est une forme de journalisme présente de façon diffuse dans les rédactions depuis très longtemps. Par exemple, les journalistes politiques analysent les données des sondages tandis que les journalistes sportifs calculent les données sur le temps de possession du ballon dans un match de football. La nouveauté réside dans la production d’une information à très forte valeur ajoutée, grâce à l’innovation technologique, à l’apparition de bases de données de plus en plus nombreuses et d’outils qui permettent de les exploiter rapidement. On va chercher une information qui est à l’état latent, on la trouve, on la vérifie, on la met en forme et on la présente grâce au Web sous une forme qui permet à l’internaute d’interroger, de chercher, de trouver, de se promener dans le contenu par des interactions.

En quoi est-ce du journalisme d’investigation ?

Le journalisme de données s’ajoute aux autres formes de journalisme. Cela ne remplace pas ce qui se fait traditionnellement, à savoir l’enquête sur le terrain et le contact avec les informateurs. Mais il s’agit bien d’un travail d’investigation. En effet, la donnée brute n’a pas beaucoup de sens en elle-même. Le journaliste d’investigation est capable de déceler dans les relations entre plusieurs données l’information qui est présente. Il exploite des données, s’interroge sur des chiffres qui a priori ne veulent rien dire, en se disant que, entre les chiffres, il y a peut être un lien de cause à effet. Et c’est là qu’est l’information, c’est dans la relation entre les données. Prenons l’affaire de la pollution du golfe du Mexique au printemps 2010 par l’explosion d’une plate-forme pétrolière de BP. Les journalistes du Wall Street Journal se sont procurés des milliers de chiffres auprès du bureau d’enregistrement et de régulation des méthodes d’exploration du sous-sol, une administration américaine. En analysant ces données, les journalistes ont constaté que BP et ses filiales utilisaient dans le golfe du Mexique 45 % de systèmes fragiles et peu couteux alors que les autres firmes en utilisent 8 à 15 %. On en déduit que l’une des causes de la pollution tragique du golfe vient du fait que BP a choisi de faire des économies sur la sécurité des forages. C’est une véritable investigation. Cela veut dire aussi que l’administration chargée de veiller à l’emploi de ces systèmes de forage n’est peut-être pas très vigilante et qu’elle pourrait avoir des relations de connivence bizarre avec BP.

Pourquoi le Web offre de nouvelles perspectives en matière de journalisme de données ?

C’est d’abord quelque chose de fabuleux au niveau de la recherche d’informations. Aujourd’hui tout est numérisé et beaucoup de données qui étaient introuvables avant sont en ligne. Ensuite, Internet est un outil très pratique dans la vérification des informations. Les journalistes qui vous disent que le Web va trop vite, que des auteurs anonymes diffusent des rumeurs, sont paresseux. Ils ne vont pas trouver les outils de vérification, alors qu’il y en a énormément. Internet offre des moyens de rendre l’information accessible sans la dénaturer ou la simplifier à outrance. Enfin, seul le web permet de proposer des récits ou des explications de faits complexes par des interfaces visuelles interactives. C’est-à-dire des interfaces que l’internaute peut interroger.

Ce regain d’intérêt pour le data-journalisme est-il la manifestation d’une volonté de la part d’un pan de la profession de renouer avec l’investigation ?

Cela ne concerne pour le moment qu’une infime minorité de journalistes très sérieux et exigeants. Des journalistes d’investigation s’emparent de ces outils, de ces pratiques, de ces méthodes et les adaptent. Ainsi, ils ne dépendent plus des sources officielles pour faire leur travail. Certains sont même partisans du mouvement « opendata », qui veut que les Etats, les gouvernements, les régions et les communes rendent toutes leurs données publiques.

Le data-journalisme n’est-il pas juste un phénomène de mode ?

Le problème vient des « geeks ». Ils savent tout de la dernière tendance web. Ils considèrent déjà que le data-journalisme est terminé. Ils sont déjà passés à autre chose car tous les six mois ils s’emparent d’une nouvelle mode. Ces gens-là ne rendent pas service à la profession. Ils l’empêchent d’adopter les nouvelles pratiques car ils passent d’un outil à l’autre en disant que c’est dépassé. Ils donnent un côté fugace et non intéressant à l’innovation technologique et ils gâchent les chances de la profession de s’adapter.

Quelles sont les dérives liées au data-journalisme ?

Le journalisme de données n’est pas une révolution qui sauve tout. Un journaliste malhonnête va aller chercher dans des milliers de données uniquement celles qui vont démontrer ce qu’il veut prouver. Cette dérive existe déjà. Il peut y avoir des organismes qui fournissent de fausses données. Il y a aussi un risque d’esthétisation, c’est à dire que les graphistes, les webdesigner ou les journalistes fabriquent des représentations visuelles tellement compliquées qu’on n’y comprend plus rien. Cela court à l’échec, parce que les Internautes n’aimeront pas se trouver devant une toile abstraite censée leur donner une explication de la complexité. Il ne faut pas simplifier à outrance pour faire du réductionnisme, mais il ne faut pas non plus s’amuser à faire de l’esthétisme car cela n’a aucun intérêt du point de vue de l’accession à l’information.

Recueilli par M. T.

Les livres et les blog d’Alain Joannes

Ouvrages.
Data journalisme. Bases de données et visualisation de l’information, édition CFPJ, 2010
Communiquer en rich media - Structurer les contenus, édition CFPJ, 2009
Communiquer par l’image. Utiliser la dimension virtuelle pour valoriser sa communication 60 images décodées, Dunod, 2008
Le Journalisme à l’ère électronique, Vuibert, 2007.
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