« Le tout-info tue l’info ! On ne peut cautionner cette véritable hystérie à faire consommer de l’information en permanence et en continu. Il est grand temps, sinon de réinventer le journalisme, de retrouver ses fondamentaux », affirmait Philippe Lefait, journaliste culturel, lors des quatrièmes Assises du journalisme qui se sont tenues à Strasbourg du 16 au 18 novembre 2010. Il n’est pas le seul à tirer la sonnette d’alarme car à force d’accélérer le traitement de l’information, la qualité de cette dernière s’en ressent. Les journaux font des erreurs ; les genres journalistiques qui demandent du temps, tels que l’enquête ou le grand reportage, sont directement menacés.

En réaction aux diktats de l’instantanéité, un mouvement émerge lentement. Baptisé Slow Média, il s’inspire directement des mouvements tels que le Slow Food , qui tente quant à lui d’agir contre l’effet dégradant de la malbouffe et le fast food. Le Slow Média a été théorisé dans un manifeste en janvier 2011, élaboré par des journalistes allemands. Il prône à la fois une utilisation plus raisonnée des médias en général, mais aussi un retour à un des fondamentaux du métier de journaliste, : prendre le temps de l’investigation afin de produire des contenus de qualité.

La question du Slow Média a donc traversé les débats des dernières assises du journalisme. « Le but était de dire que l’acte d’informer et le métier de journaliste supposent qu’il y ait un temps minimum entre le moment où l’on va chercher l’information et le moment où on la redistribue, explique Jérôme Bouvier, médiateur de Radio France, à l’origine de la création des Assises. Il y a encore vingt ans, les journalistes du Monde avaient pour ordre de vérifier les dépêches de l’Agence France Presse. Aujourd’hui, un twitt suffit à rendre public une information. Le journaliste n’a plus le temps d’exercer sa fonction, qui est d’aller chercher l’information, de la vérifier, de la mettre en perspective et de la synthétiser pour la rendre accessible au lecteur. » 

Réduction des coûts et baisse du lectorat

Dans le même temps, les articles longs formats ont vu leur place se réduire dans les médias. L’une des raisons invoquées pour expliquer cette évolution est économique. Les investigations nécessaires à une enquête qui alimentera un papier long demandent du temps et de l’argent aux journalistes. Dans un contexte de crise de la presse, la démarche est souvent jugée trop coûteuse par les différents médias, qui se doivent de rester rentables pour ne pas disparaître.

Quand un journaliste rédige un article sans bouger de son bureau, en reprenant des informations glanées sur Internet ou en donnant des coups de téléphone, il coûte beaucoup moins cher que lorsqu’il doit se rendre sur place pour enquêter. « La pression économique est telle que l’on va vers un journalisme de facilité, dénonce Jérôme Bouvier. Sur la toile, 80 % des informations qui circulent sont en fait de la duplication. On ne produit plus, on se contente de reproduire. » Les entreprises de presse réduisent les coûts en tranchant dans les dépenses et les effectifs. Les postes de correspondants à l’étranger sont été réduitsc de façon drastique, ce qui ne choque pas certains professionnels. « Pas question de s’apitoyer sur la qualité des correspondants à l’étranger du bon vieux temps. Souvent, les reporters étaient parachutés dans des zones sensibles. Leur connaissance du milieu local était maigre. On peut s’interroger sur la valeur ajoutée de leurs reportages. De plus, depuis que les journaux ont réduit leurs antennes à l’étranger, il ne me semble pas que l’on ait moins d’informations sur le reste du monde », estime John Lloyd, codirecteur du Reuters Institute for the Study of Journalism à l’université d’Oxford (1). Vingt-cinq mille emplois ont été supprimés dans la presse quotidienne américaine entre janvier 2008 et octobre 2010. En France, on ne compte plus les suppressions de postes, que ce soit au Monde, à France Soir, ou encore à Libération

« A cause de la pression économique, on demande aux journalistes d’être plurimédias, ajoute NadineToussaint-Desmoulins, économiste des médias. Le travail du journaliste doit être utilisable dans un journal papier, sur une radio ou encore à la télévision. » Le journaliste attaché à un seul titre tend à disparaître au profit de celui qui appartient à une plate-forme qui diffuse dans des médias différents ce qu’il a recueilli et traité. Une pluridisciplinarité à priori gratifiante, mais qui peut aussi jouer sur la qualité de l’information. Difficile en effet d’être performant en devant manier à la fois caméra, stylo et appareil photo. Sans compter que le temps passé à alimenter les différents supports est un temps « que le journaliste ne consacrera pas à de l’investigation et à du recoupement, dénonce Jérôme Bouvier. Cette image du journaliste Shiva qui doit être capable de produire sur tous les supports fait rêver les patrons de presse, mais je pense que c’est une idée qui peut très vite devenir le fossoyeur du journalisme. »

Le développement d’Internet ou encore la multiplication des radios et des chaînes d’information en continue auraient favorisé l’accélération du traitement de l’information et la tendance à devoir réaliser des productions journalistiques de plus en plus dans l’urgence. « Le numérique a fait exploser le temps de l’information, reconnaît Jérôme Bouvier. Il y a une sorte de course poursuite dans laquelle on s’épuise à traduire le réel à la seconde. Avant, les médias étaient moins dans cette obsession de l’immédiateté. » On assiste également à une multiplication des petites structures, dont les rédactions sont réduites au maximum. C’est notamment le cas de la presse magazine mensuelle qui fait travailler de nombreux pigistes, souvent mal payés. Ceux-ci doivent alors pour survivre multiplier les sujets. Et ne prennent donc pas toujours le temps de les approfondir.


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Le Monde compte 2 milions de lecteurs par jour
Photo CC Claudio Vandi aka vandicla

Mais la question économique n’est pas seule en cause. On note également une désaffection du public pour le journalisme d’analyse et le format long. « L’analyse demande de la concentration et donc du temps de la part du lecteur. Des études sociologiques ont démontré que les gens passent moins de temps qu’auparavant à lire des journaux et à écouter des émissions. Ils préfèrent les nouvelles fractionnées. Beaucoup ne lisent que les gros titres. On apprend aux étudiants en journalisme à écrire des choses percutantes en début d’article, car on sait que les gens lisent rarement un papier jusqu’au bout », constate Nadine Toussaint-Desmoulins. Pour Christian Delporte, historien des médias, les attentes ont également évolué. « Le public populaire a disparu. Auparavant, le journal était pour lui une fenêtre ouverte sur le monde. Maintenant, ce qu’il attend, c’est qu’on lui parle de lui. Et les journaux doivent savoir s’adapter aux besoins des lecteurs. » 

L’influence d’internet 

Le divertissement triomphe, au détriment de la qualité. La mise en scène de l’information devient presque aussi importante que la vérification des faits. L’événement prime sur le contexte. Une façon d’agir qui se répercute sur les habitudes de lecture. Nicholas Carr, spécialiste des nouvelles technologies, a écrit What Internet is Doing To Our Brain, The Shallows, un livre dans lequel il revient sur les effets d’Internet sur le cerveau humain. Pour lui, l’utilisation accrue du Web écarte l’homme des formes de pensée exigeant réflexion et concentration. L’être humain manie beaucoup plus facilement qu’avant de nombreuses masses d’information, mais devient moins capable de les approfondir. D’après l’auteur, Internet nous ferait perdre notre capacité à lire des textes longs et complexes (1). (Lire son article Google nous rend-il idiot ?)

Média de l’instantanéité par excellence, le Web n’apparaît donc pas comme étant, de prime abord, le support idéal pour le journalisme d’analyse et les formats longs. Pourtant il existe des journaux d’enquête et d’analyse sur le Net, un peu décalés vis-à-vis de l’actualité, mais qui ne sont pas sans lien avec elle. Ils traitent généralement les sujets sous des angles plus approfondis. Il peuvent aussi sortir des scoops, comme l’a fait récemment Mediapart à propos des quotas de la Fédération française de football.  Ces journaux en ligne se distinguent généralement par une plus grande liberté dans le choix des sujets et des angles, choix assumés par la rédaction. Ils ont en commun une grande souplesse quant à la longueur, au style, à l’écriture de chaque papier. Un article peut être un important développement écrit, avec différentes sous-parties. Photographies, graphiques, vidéos peuvent être omniprésents et constituer un élément d’appui de la révélation ou de l’argumentation. Il peut s’agir d’un ensemble d’éléments visuels ou sonores dans lequel le texte ne joue qu’un rôle de lien ou de fil conducteur, comme sur le site Owni. Chaque papier  est signé alors que les auteurs, journalistes de la rédaction, pigistes, contributeurs extérieurs sont valorisés et présentés par des éléments de biographie. Les articles proposés quotidiennement sont moins nombreux que dans un site d’actualité. Ils sont maintenus plusieurs jours (3).

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Les pure player proposent également des articles
au long court et des enquêtes fouillées.

Le format long existe aussi sur Internet sous forme de webdocumentaires. L’internaute devra alors consacrer du temps pà l’exploration de ce format qui allie le plus souvent image, texte et son. Reste à trouver un modèle économique. En France, les Internautes sont habitués au tout-gratuit. « Lorsque l’on s’abonne à Internet, on ne s’abonne pas à de l’information. Les opérateurs ne reversent rien aux sites d’actualité qui sont consultés par les abonnés. Le lien entre l’information et son coût est très distendu », analyse Nadine Toussaint-Desmoulins. 

On s’inquiète donc, chez les journalistes, de l’évolution du métier. « Il y a aujourd’hui un sentiment de frustration chez certains d’entre eux, désireux de retrouver une image et une manière de pratiquer leur métier qui soient plus gratifiantes, explique Jean-Marie Charon, sociologue des médias. Ils ne se retrouvent plus dans le fonctionnement ordinaire des rédactions de news (quotidiens et magazines d’actualité, NDLR). Ils se dirigent vers les cases magazine ou documentaire. » « Cela correspond à une petite fraction de l’espace médiatique, mais qui commence à se renforcer, ajoute Dominique Marchetti, autre sociologue des médias. Certains journalistes effectuent des enquêtes qui seront exclusivement publiées dans des livres. » Les journalistes se lancent dans la profession avec un capital scolaire de plus en plus élevé. Il existe un décalage entre leur perception du métier avant de le pratiquer réellement et la façon dont ils finissent par l’exercer. Ils ont envie de combler ce décalage. « Dans cette homogénéisation des médias généralistes, le slow journalisme est une manière d’essayer de créer une position différente pour se distinguer. C’est une forme de niche à la fois professionnelle et économique, plus ou moins consciente » explique Dominique Marchetti. 

Alors, nouvelle démarche le slow journaliste ? Pas réellement. Les deux sociologues s’accordent à dire que ce n’est pas une approche inédite. Derrière ce terme novateur se cache un phénomène qui a toujours existé. Les journalistes qui ont une certaine reconnaissance et qui décident d’en profiter pour publier leurs écrits dans des livres, afin de s’affranchir des contraintes externes, ont toujours existé. « On veut informer vite au lieu d’informer bien. La vérité n’y gagne pas » avançait déjà Albert Camus en 1944 dans la revue Combats (1). Le journalisme de l’instant reste indispensable à la profession. Les deux formes sont complémentaires et indissociables l’une de l’autre, pour offrir une vision plus globale du monde. « Il n’y aurait pas de rupture entre ces deux façons de faire du journalisme, mais une différenciation » indique Jean-Marie Charon. 

Lorsque l’on évoque la dictature de l’instantanéité, Jean-François Kahn, le fondateur de Marianne, parle « d’une vision intellectualiste et éthérée ». Il s’interroge : « Pourquoi un quotidien s’émanciperait-il de la dictature de l’instant alors que, justement, sa mission est d’expliquer et faire vivre ces instants ? Au prétexte de ne pas céder à la dictature de l’instant, vous ne trouvez plus que des grands commentaires, des grands reportages, des portraits, des tribunes de philosophes, bref des papiers magazine, mais pas les informations qui permettraient de penser par soi-même. » (2) Pour lui, ce serait même une raison de la baisse des ventes.


La tablette a du potentiel 

Les lecteurs s’informent beaucoup en ligne, essentiellement à travers l’écran d’un ordinateur, mais pour combien de temps ? Depuis quelques années, en effet, de nouveaux outils nomades ont fait leur apparition. Les téléphones portables ou les tablettes permettent de s’informer très rapidement et en quelque lieu que ce soit. Mais sont-ils adaptés au slow ? Les écrans, plus petits, n’offrent pas le confort de lecture pourtant nécessaire pour lire de longs articles. Et ce sont des objets que l’on emporte avec soi, qui favorisent une consultation de l’information rapide, entre deux rendez-vous ou dans les transports en commun, par exemple. Mais un de ces nouveaux outils pourrait s’avérer salvateur. C’est ce que pense Erwann Gaucher, journaliste, qui tient un blog sur l’actualité des médias, Cross Media Consulting. « On ne lit pas une enquête de 60 000 signes sur un téléphone portable. Mais je pense, avec une certaine prudence, que la tablette se prête bien pour ce genre de lecture. Elle offre de plus un potentiel intéressant en ce qui concerne la mise en scène de l’information. » Les applications y sont en effet très poussées et offrent une expérience de lecture complète, associant texte, image fixe ou animée et son, le tout dans des standards de qualité qui augmentent en permanence. Le marché des tablettes est récent. Les premières études démontrent que son utilisation est mixte, entre le mobile et l’ordinateur. On s’en servirait par exemple plutôt chez soi, sur un canapé, un confort que n’offre pas l’ordinateur familial dont on se sert généralement derrière un bureau. Jean-Marie Charon pense que la tablette « est un support qui aura d’avantage tendance à être utilisé dans des moments de temps libre, idéaux pour lire des contenus plus longs et réflexifs, traités en profondeur ». 


I and my iPad..
Contrairement aux Etats-Unis, les tablettes ne touchent
en France qu’un public de niche
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Photo CC Cheon Fong Liew aka liewcf

Aux Etats-Unis, le Financial Times a déclaré que son application sur tablette avait été téléchargée 480 000 fois en décembre 2010. L’Ipad, la tablette d’Apple, aurait été de ce fait responsable de 20 % des nouveaux abonnements en ligne au quotidien économique. Difficile cependant d’envisager l’avenir de ce support, alors que la presse en ligne est sans cesse sujette à évolution et qu’elle n’a pas encore trouver son modèle économique. Certains éditeurs pensent que ces supports pourront être source de rémunération. En effet les utilisateurs de mobiles sont habitués à payer des contenus perçus par leurs opérateurs, qui reversent ensuite les sommes correspondant à la rémunération d’information, ce qui n’existe pas sur internet. Les téléphones portables évoluent quant à eux sans arrêt, offrant d’année en année des écrans plus grands ou encore des claviers facilitant la rédaction. Le journalisme d’enquête et le reportage devraient donc encore avoir de beaux jours devant eux. « Le journalisme a toujours été traversé par des doutes. A chaque révolution technologique, il y a un grand débat dans la presse. Et celui que l’on a aujourd’hui rappelle singulièrement celui que l’on a pu avoir à la fin du XIXe siècle, au moment de l’apparition de la grande presse populaire. Le journalisme a constamment dû s’adapter au rythme de la vie des lecteurs. Il s’en est toujours bien remis, pourvu qu’il investisse les nouveaux espaces, qu’il ne regarde pas en arrière. C’est ça le journalisme, il n’y aura jamais de modèle définitif », conclut Christian Delporte.

Marie Tarteret

(1) L’Explosion du journalisme, Ignacio Ramonet
(2) Faut-il croire les journalistes, Philippe Gavi

Pour aller plus loin

Ils ont créé leur magazine : Métropolis, le Mensuel du golfe du Morbihan, le Mensuel de Rennes
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Data journalisme, exemple d’une interface visuelle interactive pour expliquer un scandale espagnol

Marie Tarteret s’est intéressée au slow journalisme lors de l’enquête finale, qui sanctionne la fin de l’Année spéciale de journalisme (promo 2010-2011). L’an prochain, elle effectuera sa licence à l’université de Galatasaraï, en Turquie, avec laquelle l’Ecole de journalisme de Tours fait régulièrement des échanges.