DSC_0180.jpg
XXI,
Usbek et Rica
, Bonbek, Alibi… ces titres ne vous disent peut-être rien. Ces trimestriels, au graphisme soigné et au contenu recherché, vendus 15 euros, hésitent entre magazine et livre, d’où leur nom : les « mooks », amalgame de magazine et de book (livre). Ce sont souvent de beaux objets que l’on achète pour garder et qui rencontrent l’adhésion d’un nombre de plus en plus important de lecteurs.

XXIcouv1.jpgPremier du genre, la revue XXI, lancée en 2008 par Patrick de Saint-Exupéry, journaliste et grand reporter et Laurent Beccaria, éditeur. Les deux cofondateurs imaginent un magazine hors-norme, que l’on achète autant pour son esthétique que pour son contenu. Proposant principalement des reportages, des investigations longues, du récit, XXI tentait un pari osé sur lequel peu auraient misé. Et qui a remporté un succès inattendu.

Aujourd’hui, Jérôme Ruskin ou Sophie Clayet-Marrel, directeurs des publications respectivement d’Usbek et Rica et de Bonbek, en conviennent volontiers : XXI est leur modèle. Un modèle qui rend ses lettres de noblesse au journalisme et semble répondre aux attentes du lectorat. La parution trimestrielle permet aux auteurs ou aux journalistes d’assurer un contenu de qualité, des enquêtes abouties, des reportages fouillés. Il laisse sa part au reportage en bande dessinée, un genre journalistique à part entière. Le graphisme est léché. Le tout traite de sujets variés qui passionnent les lecteurs en les poussant hors des frontières de leur quotidien : les hommes libres de Bolivie, la jeunesse américaine, les pèlerins d’Haïti…

Un public particulier

Une étude quantitative de la presse magazine et quotidienne1 montre que le « lectorat de l’écrit apprécie une presse de bonne qualité sur les sujets qui l’intéresse ». Et qui joue ainsi son rôle premier : celui de tenir le lecteur informé de l’actualité. Samir Akacha, lecteur assidu, va plus loin : « XXI me permet de m’intéresser à une actualité à laquelle je n’aurais pas été curieux au départ. » Et le prix ?  Il est certes élevé – 15 euros, comme la plupart des mooks – mais la réalisation d’articles de qualité, la mise en page graphique et le papier coûtent cher. Pour XXI et Usbek et Rica, l’argent des ventes et des abonnements constitue la seule source de financement et contribue à rémunérer les auteurs, les illustrateurs, les graphistes et les journalistes. Une somme à investir donc, pour une lecture de qualité. Le sociologue Paul Jorion s’insurge : « Celui qui ne les a pas, ces 15 euros, il ne les a pas. Je pense notamment aux étudiants ou aux plus défavorisés. » Jamil Dakhlia, sociologue des médias, justifie, lui, les 15 euros par la qualité des revues « et ce prix reste en cohérence avec son public, car je pense clairement que XXI s’adresse à une élite ».

XXI2.jpg

Pourtant, Patrick de Saint-Exupéry l’affirme : jamais les lecteurs ne lui ont dit que sa revue était chère. Parce qu’ils ont les moyens de l’acheter ? « Plutôt parce que la qualité et la créativité sont au rendez-vous, assure Alain Joannès, journaliste et observateur des médias. Les gens ne sont pas idiots. Quand le contenu est au rendez-vous, ils achètent, même à ce prix. » C’est son public qui fait le succès de XXI. Quelque trente-cinq mille exemplaires sont écoulés à chaque trimestre. Et plus de deux mille lecteurs se sont abonné. Ce qui est significatif, explique Alain Joannès, car l’acte d’abonnement est plus fort que l’achat au numéro. Et le lecteur, il en dit quoi ? Jérémy Felkowski, fidèle de 6 Mois et de XXI, affirme qu’il achètera ces magazines tant qu’ils paraîtront, car ils lui permettent de s’ouvrir à une actualité différente de celle trouvée dans les titres classiques.usbek.jpg

Les News au banc des accusés

XXI a donc trouvé son public. Et Usbek et Rica est en passe de le faire : trois cents abonnés en moins d’un an, dix mille exemplaires vendus à chaque numéro. Pourtant, l’information est accessible facilement et très souvent gratuitement. En réalité, cela est vrai pour l’actualité seulement, pas  pour l’investigation, le reportage. Pourquoi ? Parce que, bien que complémentaires, ce sont deux formes de journalisme distinctes. Ignacio Ramonet, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, l’expliquait dans son essai L’explosion du journalisme2 : « Certains genres plébiscités par l’opinion publique, comme le journalisme d’investigation ou le journalisme de reportage, sont déjà en voie de disparition. Parce qu’ils coûtent cher. »

NEWS.jpgLe plus gros reproche adressé aux hebdomadaires et aux mensuels proposés aujourd’hui est justement qu’ils restent à la surface des choses, ne font pas d’enquête en profondeur. Leurs informations restent superficielles, « sur l’écume de la vague », dénonce Patrick de Saint-Exupéry. Ces magazines n’investissent plus dans l’information, en partie parce que leur ligne éditoriale s’effrite et s’efface. En partie aussi parce que les annonceurs-financeurs ont leur mot à dire sur le contenu. En partie, enfin, parce qu’en jugeant hâtivement le lecteur, ils ont conclu que celui-ci n’avait pas envie de lire long.

Car en ces temps d’instantanéité, prendre son temps n’est plus à la mode. « S’émouvoir instantanément de tout pour ne s’occuper durablement de rien », dénonçait le journaliste et romancier Amin Maalouf à propos du journalisme émotionnel souvent constaté à la télévision. Notamment avec les images poignantes de conflits. Ce constat peu s’appliquer à l’ensemble du traitement de l’actualité aujourd’hui. Une catastrophe en supplante une autre. Même la presse écrite veut concurrencer les médias plus rapides que sont la radio, Internet est ses réseaux sociaux. Elle ne peut rivaliser face à l’information « prête-à diffuser » issue de dépêches d’agences ou de médias d’information en continu. Alors qu’elle aurait pu faire de son handicap un atout en décalant son propos et en le creusant,  ses parutions sont souvent creuses, les informations identiques. Renaud Dély, directeur délégué du Nouvel Observateur, en présentait la nouvelle formule de son journal par ces mots : « On veut faire des espaces courts, donner du rythme à l’hebdomadaire. » « C’est suicidaire ! commente Alain Joannès, le public veut de la qualité, de la créativité, pas des espaces courts. »

Une presse en crise

Depuis plus de dix ans, la presse écrite est en perte de vitesse. Internet et la presse gratuite sont des accusés faciles à dénoncer. Mais si l’écrit s’est considérablement affaibli au fil des années, c’est qu’il n’a pas réussi à trouver sa place et profiter de ses atouts. En reprenant les sujets avec précision et recul, elle pourrait apporter une véritable richesse à l’information, une plus-value d’analyse, de critique, d’enquête sur des sujets une fois le soufflé brûlant de l’actualité retombé. Un véritable atout dont elle n’a pas su se saisir, ou trop peu.

Son autre tort est d’avoir entretenu le mythe du « toutgratuit » : les quotidiens ont mis en ligne le même contenu que leur journal papier pendant des années. Pourquoi le lecteur aurait-il acheté ce qu’il pouvait avoir gratuitement ? Une étude3 parue dans le Wall Street Journal en 2009, montre qu’un Français sur deux considère que tous les contenus Internet devraient être gratuits et sans publicité. La presse gratuite a initié le mouvement il y a quelques années,en distribuant ses exemplaires dans les gares, les stations de métro, les bureaux. Les réseaux sociaux, Twitter et Facebook en tête, enfoncent le clou.

Les états généraux de la presse écrite4 ont décrété l’état d’urgence. L’équation est simple. Les coûts de production sont en hausse alors que les recettes chutent5. La qualité des parutions baisse, les rédactions doivent faire face aux diktats de l’économie de marché et produire sans dépenser, ou presque. Du coup, faute « d’en avoir pour leur argent », les lecteurs n’achètent plus. L’effondrement des ventes et des abonnements s’aggrave. Les économies se réalisent sur le dos des rédactions, qui ont encore moins de moyens. Et c’est le cercle vicieux.

A l’opposé de cette presse, les mooks se revendiquent d’un mouvement apparu depuis peu : le « slow journalisme », un journalisme qui prend son temps, analyse, réécrit les articles autant de fois que nécessaire - jusqu’à huit fois selon les dires d’Alain Joannès pour un reportage de XXI - afin de ne publier que ce qui est digne de l’être. Ce mouvement, qui prône la défense et la promotion des médias lents, a son manifeste, rédigé par de jeunes journalistes allemands. Quatorze points sont développés au total, dont de nombreux soulignent justement les faiblesses du journalisme traditionnel en revendiquant « le perfectionnement, la pérennité, la qualité ou le respect des usagers ».

6mois.jpg

Un modèle ancien qui refait surface

En ces temps de crise, touchant aussi bien les quotidiens nationaux que les magazines, lancer une mook peut paraître une gageure. Les débuts d’un nouveau titre sont toujours difficiles, même si le succès peut être au bout du chemin, comme dans le cas de XXI. Jérôme Ruskin confirme : « A l’heure actuelle, nous perdons de l’argent tous les jours. » Chaque numéro d’Usbek et Rica coûte environ 100 000 euros. Une somme importante qu’il faut répercuter sur le prix de vente. « D’où le choix de diffuser en librairie, explique Blaise Mao, rédacteur en chef-adjoint. Comme il y a un code-barres, cela permet de savoir exactement combien de numéros se sont écoulés et où. Ainsi, nous pouvons ajuster les quantités pour chaque librairie. » Ce qui leur permet de ne comptabiliser que 8 % d’invendus, contre 60 % dans le circuit classique. Mais aussi de s’assurer une visibilité plus grande qu’en kiosque et les conseils éclairés des libraires auprès des lecteurs potentiels.

Les fondateurs de XXI sont-ils parvenus à trouver la recette qui sauvera la presse écrite du naufrage ? Alain Joannès ne serait pas contre l’idée d’une propagation du modèle, « à condition de ne pas être dans la copie ». Cela dit, si XXI effectivement apporte une touche particulière dans un monde de médias aseptisés, uniformisés, la revue ne touche qu’un public restreint. Alors, presse de niche ce magazine ? « XXI est fait pour être gardé, c’est un objet que l’on a envie de collectionner et que l’on relira à un moment ou à un autre, confirme Alain Joannès. Mais le bel objet ne fait pas tout. L’analyse approfondie de ce type de production de presse écrite démontre plusieurs choses et d’abord que le papier n’est pas mort ni en passe de l’être. » Pourquoi ? Parce que même si XXI touche un public particulier, il s’est écoulé à 45 000 exemplaires dès le premier numéro, a trouvé l’équilibre en moins de trois ans et continue à ravir ses lecteurs. Les ingrédients mixés sont rigoureux et la périodicité trimestrielle est judicieuse. Un retour aux fondamentaux qui s’avère payant.

l__autre_journal.jpegUn retour ? Jamil Dakhlia fait remarquer la filiation des mooks avec les magazines du 19e siècle : « C’est un retour à l’initial, au magazine tel qu’il se concevait autrefois. » Et XXI n’est la premier à s’en être inspiré. Déjà L’Autre Journal, fondé par Michel Butel en 1984, donnait à lire à son lectorat. L’écrivain a eu l’intuition qu’il fallait « tirer les lecteurs vers le haut ». Et ça a marché. Cent mille exemplaires étaient vendus à chaque parution. Le titre a  disparu en 1993. Peut-être à cause du changement de rédacteur en chef car, en février 1992, Michel Butel est remercié pour avoir pris position contre la guerre du Golfe. Autre titre emblématique, Actuel. Lancé comme un journal de jazz en 1968, il prend son essor en 1970 quand Jean-François Bizot arrive à sa tête. Il disparaît en 1975 pour renaître en 1979 et s’éteindre définitivement en 1994.

Dès lors, on pourrait penser que de telles œuvres sont condamnées à un perpétuel renouvellement, qui nécessite « d’avoir toujours quelque chose d’intéressant à dire, sous peine d’essoufflement », comme le souligne Paul Jorion. Et risquent de s’éteindre à plus ou moins long terme. Le Japon a connu sa « vague mook » pendant une dizaine d’années, puis le phénomène s’est émoussé. Ces nouvelles parutions ont-elles cependant un avenir ? Interrogés sur la question, ni Paul Jorion, ni Jamil Dakhlia, ni Pierre Assouline, journaliste et professeur à l’Institut d’études politique de Paris, n’ont pu répondre. Seul le temps, donc, nous dira si ces livres magazines sauveront la presse écrite. Et tant pis pour ceux qui jurent que le papier vit aujourd’hui ses dernières heures. 


Sihem BOULTIF. Photos : D. R.

Notes
(1) Etude quantitative de la presse magazine et quotidienne réalisée par l’Institut MRC&C en décembre 2008 sur 32 panels de lecteurs.
(2) Essai paru aux éditions Galilée, 2011, 160 pages, 18 euros.
(3) étude réalisée par le groupe GFK pour le compte du Wall Street Journal, signalée dans un article du 11 décembre 2009.
(4) états généraux lancés en octobre 2008 par Nicolas Sarkozy, dont le Livre vert lui a été remis le 8 Janvier 2009.
(5) D’après le cabinet de conseil en management Sia Conseil.

Pour en savoir plus
Le Livre vert des états généraux de la presse, édité le 8 janvier 2009.
« Comment les publicitaires utilisent-ils la presse magazine » : synthèse effectuée à la suite du travail de Nicolas Cour et Eric Trousset pour la semaine de la Presse.
Rapport sur l’éthique et la qualité d’information de l’Académie des sciences morales et politiques,
publié en 2003.
Rapport sur l’avenir de la presse écrite de l’Observatoire des métiers de la presse, piloté par le sociologue des médias Jean-Marie Charon et paru en janvier 2011.