Eté 2008, le magazine « 66 minute »s, sur M6, diffuse un reportage intitulé un Eté dans la cité. L’action se déroule à Sarcelles, une ville difficile du Val d’Oise (95). Les journalistes suivent quelques jeunes qui ne partent pas en vacances, un retraité qui s’investit dans la vie de quartier, et des policiers qui surveillent des maisons désertées par leurs propriétaires pour les vacances. Des associations (AC le feu et Droit de cité) et la mairie s’insurgent contre le reportage qu’ils jugent « stigmatisant » et « sensationnaliste ». Des jeunes y brulent des poubelles, tirent des « mortiers » (des gros pétards), crient et paradent fièrement devant la caméra. Certains évoquent le trafic. Ce qui donne l’image d’une ville pourrie par la drogue. Encore une fois, les médias traite de façon caricaturale la banlieue. Pourtant, l’émission est présentée par Aïda Touihri, une Franco-Tunisienne. Personne n’est à l’abri des clichés. Pas même une journaliste d’origine d’arabe qui a elle-même vécu dans la banlieue lyonnaise. La présentatrice et le rédacteur en chef de l’émission reçoivent les associations et le maire pour s’expliquer. Mais le mal a été fait. 


05-08Samira09.jpgComment parler de sa communauté ? Et doit-on forcément en parler. Ce dilemme, Samira Ibrahim le connaît bien. Cette Française est née il y a 34 ans au Liban d’un père soudanais et d’une mère égyptienne. Journaliste à Radio Orient et à Demain TV. Elle pige pour l’agence Reuters et a fait cet été une apparition remarquée sur France Télévision. « Les préjugés sont partout. Quand je vais en reportage en banlieue, les jeunes m’en veulent parce qu’ils ne supportent pas les médias qui les stigmatisent, mais aussi par qu’étant noire et arabe, je les aurais prétendument “trahis”. »

Trahison, le mot est lâché. Car ces journalistes sont des représentants des minorités stigmatisées et humiliées par les médias. Pour autant, ils refusent de se cantonner à des sujets qui leur seraient prétendument liés, comme la banlieue, l’immigration, les inégalités sociales, l’islam, etc. « Je veux simplement être reconnue pour ma valeur, ajoute Samira Ibrahim. Je suis avant tout une journaliste française. Et je suis trop souvent cantonnée aux émissions sur la “diversité”... » Certains, pour échapper à cette assignation, préfèrent travailler pour une chaîne étrangère. Estelle Youssoufa officie dans la branche anglophone d’Al-jazeera. Elle produit des sujets en langue anglaise sur la France. Elle a notamment couvert les élections présidentielles de 2007. Ses sujets peuvent aller des banlieues à l’interdiction de la pêche au thon en Méditerranée.

Inversement, les sujets liées à la diversité ne doivent pas être systématiquement donnés aux journalistes de la diversité. Ainsi, Luc Bronner1, journaliste au Monde et prix Albert-Londres 2007, est l’un des plus fins connaisseurs des enjeux sur la banlieue. Et en mars 2011, Fadila Mehal a mis en garde les sept patrons de presse (dont ceux du Monde, de L’Humanité, de Prisma Presse, du groupe Amaury, etc.) venus signer une charte pour plus de diversité dans le recrutement et dans la production de contenus. La directrice de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (Acsé) fut directe : « Il ne doit pas y avoir une assignation identitaire par rapport à certains journalistes qui constitueraient une niche ethnique pour pouvoir traiter de ces sujets [liés à l’immigration, à la banlieue,etc., NDLR]. Il faut que tous les journalistes aujourd’hui aient la formation et la capacité d’aller sur le territoire quel que soit ce territoire pour faire son métier. Parfois c’est une plus-value parce que cela permet une médiation plus facile. Il peut être un agent facilitateur pour entrer en contact. Mais n’enfermons pas ces journalistes dans leur origine car l’origine n’est pas une compétence professionnelle. » 

rokhaya-diallo2.JPGRokhaya Diallo l’a bien compris. Le cheval de bataille de cette chroniqueuse pour RTL et Canal+ est l’anti-racisme. Française d’origine sénégalaise, elle a fondé l’association les Indivisibles qui fustige le racisme ordinaire. Sur la chaîne cryptée, elle tient une chronique, « Vu d’ailleurs ». « J’ai la possibilité de parler  de certains sujets qui me sont liés, comme les Noirs ou l’antiracisme. Mais je ne m’y cantonne pas. Je ne veux pas m’enfermer. » Ces interventions traitent de sujets aussi variés que la Black Belt, aux Etats-Unis, la médecine ancestrale indienne, les minorités en Belgique, etc.

Cette liberté de parole, Leïla Kaddour Boudadi la revendique également. Elle est à la fois chroniqueuse pour l’émission « Midi en France » sur France 3 et présentatrice sur iTélé le week-end. Sur la chaîne publique, elle présente la culture spécifique à la ville où l’émission se déplace : Flaubert, Buffon, la bande dessiné à Angoulême, le vocabulaire ch’ti, etc. Car cette jeune femme est également agrégée de littérature. La diversité ne se ressent pas dans le choix de ces sujets, mais elle a conscience qu’elle a un « autre rapport au monde », à cause de ses origines « ethno-culturelle et sociale ». « Il s’avère que je suis meilleure sur Balzac que sur un auteur arabe, reconnaît-elle. Car le premier m’intéresse plus que le second. Et quand je travaille sur l’Afrique, je rencontre des journalistes blancs plus calés que des Noirs. Ou que moi. » Une de ses chroniques a eu un lien avec la diversité. Elle présentait le chef d’orchestre de Pau, le Français Fayçal Karaoui : « j’ai choisi de parler de lui parce que il est avant tout un remarquable chef d’orchestre, affirme-t-elle. Et non parce qu’il est arabe. »

La précarité nuit aux contenus

A iTélé, c’est autre chose : «  iTélé, c’est une usine à bœuf, une machine à créer du news, du contenus à la pelle. Je travaille comme n’importe quelle journaliste : on chope de l’AFP. Ce n’est pas comme si je travaillais au “12-13” de France 3 », confesse-t-elle. Aujourd’hui, le métier est devenu précaire. Les chaînes sont lancées dans une course effrénée à l’information. Ce qui entraîne une dégradation de la qualité des contenus.

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Cette détérioration, Claire Frachon l’a constatée. Entre 1992 et 2002, elle travaillait pour le magazine « Saga-Cités » sur France 3 qui traitait des questions liées à la banlieue, l’immigration, la culture urbaine, etc. « Aujourd’hui, les journalistes vont comme des Zorro dans les banlieues, ne connaissent pas le sujet et traitent de la question en deux minutes. A “Saga-Cités”, c’était plus fouillé avec un long travail de repérage, de tournage et de mixage. On avait le temps de faire une émission de qualité. »

Les postes de présentation sont le plus souvent tenus par des journalistes blancs. Et pour ceux de la diversité, s’ils ne sont pas pléthore dans les rédactions, ils se font encore plus rares aux postes à responsabilité, comme celui de rédacteur en chef. A la domination de la couleur s’ajoute, pour les femmes, celle du sexe. Elles sont très rarement en position de responsabilité et ont toujours un rédacteur en chef au-dessus d’elles. Ensemble, ils décident du contenu. C’est le cas par exemple pour Leila Kaddour Boudadi à iTélé ou de Patricia Loison à France 3. « Nous travaillons ensemble pour le journal mais Jean-Jacques Basier [le rédacteur en chef, NDLR] a le dernier mot », explique la présentatrice du « Soir 3 ». Une présentatrice ne peut pas, à elle seule, influer sur le contenu d’une rédaction. Mais comme le dit Fadila Mehal, leur présence a tout même « une incidence sur l’équipe rédactionnelle. » Le journaliste issu de la diversité a un rôle de vigilance. Il exerce une pression, directe ou indirecte, sur ces collègues.

Mais le changement dans la production de contenu passera obligatoirement par une ouverture des profils des journalistes. Si des écoles comme l’Ecole publique de journalisme de Tours a toujours porté attention à son recrutement, l’ESJ s’y est mis plus récemment. Depuis 2009, l’école s’est associée au Bondy blog pour préparer des élèves, issus de la diversité sociale et ethnique, aux concours des écoles de journalisme. « S’assurer de la diversité des milieux sociaux, culturels, ethniques de la profession est une garantie de pluralité, et donc de qualité, dans le traitement de l’information », rappelle Nordine Nabili, le directeur de la formation. La prise de conscience est là mais la route de la diversité est encore longue.

Aziz Oguz
Photos : captures d’écran de Missters, RTL, Thor

(1) A publié La loi du ghetto : Enquête sur les banlieues françaises, Calmann-Lévy, 2010

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