Pour nombre d’entre elles, c’est la double peine. D’abord parce qu’elles sont femmes. Ensuite parce qu’elles sont issues de la diversité. Mauvais mélange dans une profession masculine, voire machiste, et majoritairement blanche. Mais, paradoxalement, à la présentation des journaux télévisés, ce double handicap deviendrait un atout.

En 2008, d’après les données du SNJ, 43 % des journalistes sont des femmes, pourcentage en constante évolution. Elles étaient 37 % en 1996. Près de 60 % des élèves dans les écoles de journalisme sont des étudiantes. Mais elles sont quasiment absentes des postes à responsabilité. Christine Ockrent, une des rares à jouir de ce privilège, a quitté de façon fracassante son poste de numéro 2 à l’Audiovisuel extérieur français. Elle fut la deuxième femme à présenter un JT en 1981. Les femmes sont plus souvent demandeurs d’emploi et pigistes que les hommes. Leur carrière est plus courte car elles sortent plus tôt du métier. Ce qui explique que la féminisation du métier n’est pas aussi rapide que le laissent entendre les chiffres d’entrée dans la profession.

En 2010, pas moins de trois rapports ont été publiés sur la diversité dans les médias : celui d’Hervé Bourges, pour France Télévision ; celui de Bernard Spitz, pour la Commission gouvernementale Médias et diversité, et celui, annuel (télécharger le pdf), du Club Averroès. La façon de dire est différente. Mais le constat est le même : il n’y pas assez de diversité à la télévision. « Notre petit écran est blanc, parfois noir, rarement maghrébin, et presque jamais asiatique », écrit Hervé Bourges.  « [Il y a peu] de représentativité de la diversité, surtout au sein des équipes dirigeantes et des directions opérationnelles », constate les auteurs du rapport Averroès. 

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Quand un handicap devient un atout

C’est le même constat partout, sauf à la présentation : y accéder semble plus facile pour les femmes en général et issues de la diversité en particulier. Elles sont en tout cas plus nombreuses que les hommes de même origine. « Ce double handicap devient un atout, confirme Fadila Mehal, vice-présidente de la commission Médias et Diversité présidée par Bernard Spitz. C’est plus facile pour les patrons de prendre des femmes non-blanches, poursuit-elle, car elles répondent à un double critère de discrimination. Si elles avaient en plus un réel handicap, ce n’en serait que mieux. » Le constat est cynique, mais au plus proche de la vérité. « On vit dans une société machiste, explique la chroniqueuse de Canal+ Rokhaya Diallo. Elles ne sont pas désagréables à regarder. C’est comme aller en boîte de nuit, c’est plus facile pour les femmes. »

Patricia Loison, présentatrice du « Soir 3 », a conscience d’être dans un «milieu machiste» : « Mais la domination masculine est générale. Les femmes s’occupent toujours en majorité de l’éducation des enfants et des tâches ménagères », déplore-t-elle. 

Virginie Sassoon, doctorante, a participé à l’ouvrage Médias et diversités. Elle avance une théorie: « Pour les dirigeants qui sont en majorité des hommes blancs, mettre une femme non-blanche, et non un homme, c’est une manière de dire : “Elle ne va pas pouvoir me prendre ma place”. » « Chez les patrons, il y a tout une représentation erronée : ce sont des femmes battus, elles en bavent dans les banlieues. il y a l’idée qu’ils vont les aider. Ce sont des arrières-pensées orientalistes », regrette Fadila Mehal.

Ces femmes souffrent aussi d’une suspicion constante. Leur présence à des postes de premier plan pose problème. Leïla Kaddour Boudadi, qui vient d’être nommée présentatrice à iTélé, y fait face. « Il y a cette idée inconsciente et sclérosante, toujours sous-entendue, analyse-t-elle, que, si tu réussis, ce n’est pas parce que tu es compétente, mais parce que tu as eu de la chance, que tu connais des gens ou que tu as une gueule d’arabe. » Elle reconnait volontiers que ses origines ont influé sur sa carrière, mais elle ne supporte pas le dédain que certains confrères lui portent: « J’ai la chance de m’appuyer sur des diplômes. Je suis compétente. »

En France, les quotas sont appliqués implicitement. Mais les assumer est compliqué. L’idéologie égalitaire et républicaine ne le permet pas : « La question du racisme et des inégalités ethno-raciales reste tabou », rappelle Rokhaya Diallo. Mais comme le dit Fadila Mehal: « Il faut le faire sans le dire ». Hypocritement.

A. O.