ClaireFrachon.jpgPar rapport à l’époque de l’émission « Saga-Cités » que l’on a pu voir de 1992 à 2002, avez-vous remarqué une évolution positive de la représentation des minorités dans les médias ?
On voit beaucoup plus de visages issus de la diversité. Le rôle du CSA a été primordial. Il a poussé les chaînes à œuvrer pour la diversité. Chaque année, il les convoque pour un bilan. Ils se fixent des objectifs qu’ils s’engagent à respecter. Le CSA n’impose rien. Il a surtout rendu possible une prise de conscience. Par exemple, TF1, comme d’autres chaînes commerciales, a pris conscience que la diversité est un argument commercial qui permet de rajeunir son audience. Le service public devrait être exemplaire mais il est à la traîne, comme le montre le rapport d’Hervé Bourges publié en 2010. Toutefois, il y a toujours la présence de stéréotypes et de dérapages, comme celui de Guerlain. La journaliste Elise Lucet n’a même pas réagi. La société doit également changer. Le 4 mai, un policier a dit à une journaliste de TF1 : « Depuis quand y a-t-il des journalistes noires à TF1 ? » C’est hallucinant.

De plus en plus de femmes non-blanches deviennent journalistes. Ne sont-elles pas de simples potiches qui remplissent deuxs quotas : celui des femme et celui des personnes issue de la diversité ?
On ne prend pas une potiche pour présenter un journal. Si Audrey Pulvar a présenté le « Soir 3 », c’est parce qu’elle était une bonne journaliste. Elle possède une forte personnalité. Sa réaction à propos de Guerlain le prouve. Sa reprise d’une phrase d’Aimé Césaire est lumineuse : « Le nègre, il t’emmerde. » Par ailleurs, je trouve scandaleux qu’iTélé et France inter l’aient mise au placard. Juste parce que son compagnon, Arnaud Montebourg, veut se présenter à la présidentielle. On ne l’aurait jamais fait à un homme.

Etre issu de la diversité implique-t-il une production de contenus différents ?
C’est une vraie question. A peu de choses près, Harry Roselmack présente le même JT que Laurence Ferrari. Si c’est pour faire la même chose, à quoi cela sert-il ? A l’institut Panos* en 2007-2008, on avait monté des binômes de journalistes. L’un était issu d’un média de la diversité et l’autre d’un média généraliste. On voulait voir quels apports chacun pouvait apporter à l’autre.  Car chaque journaliste, de ces différents médias, a un regard différent, des sources différentes,  une histoire différente. Forcément en termes de production d’article, cela s’est ressenti. Par exemple, Raphaël Yem de Fumigène collaborait avec Jacky Durand de Libération. Ils ont réalisé de magnifiques reportages en Seine-Saint-Denis ou dans la banlieue de Caen en 2007.

Les journalistes issus de la diversité sont-ils plus compétents pour traiter des sujets liés à l’immigration, à la banlieue ou l’islam (etc.) ?
Ils ont une sensibilité, un regard, une façon de faire, des sources qui sont différents. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut les cantonner dans ce j’appelle une « assignation à résidence ». Il faut être ouvert. En tant que journaliste français, on doit être capable de tout traiter. Quand vous êtes un journaliste d’origine arabe, on ne doit pas vous cantonner à des sujets liés à la banlieue parce qu’on suppose que vous pouvez y aller plus facilement. Ni à des sujets liés à l’islam parce que, forcement, dans la tête des gens, vous êtes musulman.  Mais dans une rédaction où il y a un travail collectif, ils peuvent avoir un rôle de vigilance et permettre d’éviter des caricatures. Je connais une journaliste franco-tunisienne, Amel Arfaoui , qui travaillait à TF1. C’était l’une des seules de la rédaction à être issue de la diversité. Elle me racontait qu’en conférence de rédaction ou en débriefing d’un JT, elle pouvait dire à l’un de ses collègues : « Vous ne pouvez pas traiter de l’islam de cette manière, c’est caricatural. » Elle ne traitait pas directement le sujet, mais elle se montrait vigilante. Elle ouvrait sa gueule. Elle a d’ailleurs été licenciée…
J’ai aussi été confrontée à une sorte de plafond ethnique. Aujourd’hui je suis reconnue comme l’une des premières spécialistes françaises sur la diversité. Mais au début, on me disait : « Mais pourquoi  tu t’intéresses à cela ? » Il fallait que je me justifie.  Je pense, parfois, que de m’être appelée Amel ou Nadia aurait pu me faciliter la tâche. Mais je m’appelle Claire Frachon et je suis tout à fait légitime pour parler de diversité.

Pensez-vous qu’il existe une forme d’autocensure de la part de ces journalistes, notamment des femmes?
La situation des journalistes devient de plus en plus fragile. La profession se précarise. Cela frappe avant tout les femmes. Et double peine pour les femmes issues de la diversité. Elles ont peur de perdre leur boulot. Elles vont se dire:  « On va plaire au chef. Et pour lui plaire, on va faire ce qu’il nous demande. » Au dessus d’une journaliste, il y a toujours un homme. En général, tous les journalistes s’autocensurent. On a peur d’ouvrir sa gueule. On a peur de déplaire au chef. Parce qu’il est tout puissant. Qu’il peut vous faire grimper, vous donner des sujets, etc. Cela devient très compliqué. C’est pourquoi de plus en plus de personnes travaillent de manière indépendante. C’est le cas des journalistes issus de la diversité. Comme ils n’arrivaient pas à travailler dans des médias généralistes, ils ont crée leurs propre médias. Ayoko Mensah a par exemple crée le site Africultures et le magazine Afriscope.  Elle travaillait pour RFI et d’autres journaux. Elle ne supportait plus de ne pas réaliser ce qu’elle voulait.

Les professionnels rejettent souvent la faute sur les écoles de journalisme : ils ne forment pas assez d’étudiants de la diversité. Comment ouvrir les formations ?
Longtemps il y a eu un clonage. Tous les journalistes étaient blancs, venaient du même milieu social, du 7e arrondissement de Paris. Ils faisaient les mêmes écoles. Je caricature à peine. Mais les choses évoluent. Des formations aident à entrer dans les écoles de journalisme comme l’ESJ-bondy blog. Ils recrutent les élèves sur critères sociaux et leur paient les frais de concours. D’ailleurs dans la première promotion, de nombreuses filles ont réussi les concours d’entrés. Ouvrir socialement les écoles va forcement amener des journalistes qui ont une autre vision de la réalité. La production de contenus sera différente.
On est arrivé à une situation paradoxale : la couleur de peau ou l’origine ethnique peut être une chance (discrimination positive) et une difficulté (tous les rapports l’attestent). L’hypocrisie règne.

Doit-on imposer clairement des quotas ethniques?
Ce n’est pas la bonne solution. Il faut que les responsables soient convaincus et non pas forcés. Des quotas, comme dans les pays anglo-saxons, c’est difficile à mettre en place en France. Le comptage ethnique est interdit. On n’en veut pas. Même s’il y a une manière de détourner les choses. Tout est déguisé. On ne va pas vous engager juste parce que vous êtes issu de la diversité. Mais on peut vous donner un coup de pouce. Ensuite, c’est à ce vous de faire vos preuves. L’important est d’être un bon professionnel. J’ajoute aussi que la diversité n’est pas seulement ethnique mais aussi sociale. Il faut faire de la diversité sociale, qu’elle soit dans les banlieues, où la majorité est non-blanche, ou qu’elle soit dans le monde rural.

Recueilli par A. O. (photo A. O.)

(*) L’Institut PANOS Paris est une organisation non gouvernementale internationale qui défend la pluralité des médias.