Ceci n’est pas un scoop : c’est la crise. La pire depuis celle de 1929 d’après certains spécialistes. Aujourd’hui, pour gagner beaucoup d’argent, vite fait bien fait, il faut soit triompher dans un jeu télévisé de TF1, soit gagner au Quinté+ ou à l’Euro Millions. Les Français l’ont bien compris. Fini les rêves de placements sûrs et juteux, ils veulent surtout être certains que leurs économies ne partiront pas en fumée.

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Le désamour va plus loin. Nos compatriotes doutent du fonctionnement des banques, sont choqués par l’attitude des banquiers qui, au lieu d’aider les gens en difficulté, les poussent à se surendetter. Ils s’offusquent des primes engrangées par les traders en pleine crise financière et des parachutes dorés accordés à leurs patrons. 

L’affaire Jérôme Kerviel est symptomatique de cette dérive. Le 24 janvier 2008, en pleine crise financière, la Société Générale révèle qu’elle a été abusée par un de ses salariés. Il a déjoué les systèmes de contrôles pour provoquer, par des opérations hasardeuses, la perte de près de 5 milliards d’euros. Il a été montré du doigt par tout le milieu bancaire alors que le fonctionnement de celui-ci ­encourage ce genre de débordement. Un caillou dans une chaussure, si l’on compare cette ­pé­ripétie à l’ampleur de la crise des « subprimes » de 2008.
Tout cela ne fait pas pencher la balance du côté de la confiance. Les Français ont peur des effets néfastes de la crise et les banques apparaissent comme des colosses aux pieds d’argile. Les petits épargnants et les salariés craignent pour leur retraite, pour le financement des études de leurs enfants. Derrière le guichet, au bout du fil, les banques se veulent rassurantes. Les Français, eux, sont résignés. En attendant des jours meilleurs, ils font le dos rond.

Les Français sont inquiets pour leur argent

« Où voulez-vous qu’on le mette notre argent ? Sous un matelas ? » Voilà ce que répond Gisèle, retraitée résignée lorsqu’on lui demande si elle fait confiance à sa banque. Quand on lui parle de l’appel d’Eric Cantona, qui proposait de retirer tout notre argent des banques, Pascale, 68 ans, s’exclame : « Ce n’était pas ­sérieux ! Lui-même n’y croyait pas vraiment. D’ailleurs, il n’a pas vidé son compte. » Guillaume, étudiant en archéologie, ironise : « Je pourrais le garder chez moi, faire un trou dans le jardin. Malheureusement je vis en appartement. » De toute façon, posséder un compte est obligatoire, ne serait-ce que pour toucher son salaire ou sa pension.


Et vous votre argent il va où ? par asjtours

Mais jusqu’à quel point faisons-nous confiance au système bancaire, surtout en une telle période ? Un sondage CSA pour Les Echos de septembre 2011 rapporte que les deux tiers des Français considèrent « la crise du secteur bancaire comme une menace directe pour leurs économies ». Quelle solution alors ? Investir dans la pierre ? D’après un sondage ­Ipsos pour Orpi, de septembre 2011, les Français considèrent ce placement comme le plus sûr, devant les livrets et l’assurance-vie. Plus sûr peut-être, mais peu facile d'accès, car il nécessite un apport élevé.
Notre argent, donc, intègre une banque. Parfois même dans plusieurs. Pour ne pas mettre ses œufs dans le même panier. Ainsi Cédric, un jeune actif, est persuadé que posséder plusieurs comptes permet d’avoir plus d’influence sur son banquier, de faire jouer la concurrence. « Et puis il est plus en sécurité dans un coffre que sous un matelas », conclut-il. Il est suivi en cela par Claire, mère au foyer, qui rappelle qu’« à la maison, on peut être cambriolé ». Patrick, courtier en assurances, est aussi multibancarisé, mais dans un autre but : « J’ai l’impression que mon argent est plus en sécurité si je partage le risque sur plusieurs banques. »
Quel que soit leur rapport aux banques, la plupart des Français ont peur pour leurs économies. Et ne sont pas forcément rassurés quand ils interrogent leur banquiers. Pascale, jeune retraitée en fait le constat : « Lorsque je lui expose mes craintes, il me répond qu’il ne faut pas s’inquiéter. Et je suis bien obligée de le croire, il s'y connaît mieux que moi. » Il est vrai que le discours des banquiers est bien rodé.

Les stratégies des banques pour vous rassurer

Pour Manuela Grimard, directrice d’une agence de la Société Générale de Tours, la relation avec le client est une priorité : « Il ne faut pas faire l’autruche mais appeler les clients, les voir le plus fréquemment possible, pour les rassurer. C’est là que nous ­allons faire notre business », ­admet-elle. La crainte de l’usager devient au final celle des banquiers. Tout cet arsenal est déployé dans un seul but : fidéliser le client. « Par rapport à une certaine époque, les gens n’hésitent plus à changer de banque. »
Encore faut-il ne pas avoir de crédits en cours ou même, simplement, un découvert oublie-t-elle de préciser.
D’après Manuela Grimard, « avec la crise, si l’épargnant devient méfiant, il est également mieux informé. On sent que l’on doit aller plus en profondeur dans la communication ». Propos qu'elle contredit lorsqu’elle affirme que ses clients ne se présentent qu’avec des craintes provoquées par ce qu’ils entendent au journal télévisé : « Il y a un problème d’interprétation des petits évènements. » Sur son bureau s’entassent fascicules et piles d’articles de presse, ­destinés à être montrés aux inquiets. Sa méthode : déballer une série de chiffres impressionnants, jouer sur l’antériorité de sa banque et expliquer que les organismes de contrôle les regardent à la loupe ­depuis l’affaire Kerviel. Pour les plus sceptiques, la directrice sort son arme fatale, son petit livre rouge : Les réponses aux questions que vous vous posez. Il y est indiqué qu’il n’y a aucun souci à se faire. C’est écrit noir (et rouge) sur blanc.

Dans les années soixante-dix, les slogans ressemblaient à cela : « BNP c’est gagner » ou « Pour parler franchement votre argent nous intéresse ». Geneviève Paviot, maître de conférences au laboratoire orléanais de gestion, explique que, depuis la crise, « les banques ont voulu changer leur image arrogante et ont revu leur communication en jouant sur la relation client ». La Société Générale a ainsi opté pour « Développons ensemble l’esprit d’équipe » et le Crédit Mutuel pour « La banque à qui parler ». D’autres, comme la Caisse d’Epargne ont misé sur le sérieux. La marque à l’écureuil a choisi « la rupture avec la saga animalière, pour adopter une allure plus sobre » ajoute Geneviève Paviot. Dans ses spots, le blanc est la couleur qui domine. Comme s'il s'agissait de se racheter une virginité.

Le Crédit Agricole a, quant à lui, voulu renouer avec ce qui a fait son succès : le bon sens. Aujourd’hui, il « a de l’avenir » selon la banque « verte » qui met en avant son optimisme et sa proximité avec ses clients. Mais ce qui apparaît depuis quelques années c'est que, à l’origine ­mutualiste et rurale, elle souhaite leur faire oublier qu’elle est devenue, à leur insu, une banque comme les autres.


Votre banquier vous dit-il la vérité ?

« L’une de nos directives est de dire aux clients qu’il ne faut pas s’inquiéter, que nous sommes solides et que nous dégageons de l’argent. J’ai confiance en ma maison, sinon je ne ferais pas ce travail », se défend Manuela Grimard. Si l’on en croit la Fédération bancaire française (FBF), la « solidité financière de nos banques » a été confirmée par le stress test qui a été réalisé lors du premier semestre 2011 à la demande des autorités européennes. En Europe, seule huit banques ont échoué à ce test sur quatre-vingt-onze établissements. Selon la FBF, cette solidité s‘explique par « la robustesse de leur modèle, fondé sur la diversité de leurs activités et leurs sources de financement ». C’est pourtant cette diversité qui leur a coûté cher.
Petit rappel : en 2008, des milliers de familles américaines se sont retrouvées à la rue après avoir contracté des crédits alors qu’elles n’étaient pas solvables. C’est ce que l’on a appelé la crise des « subprimes », qui a entraîné la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, dans laquelle plusieurs banques françaises avaient investi. Au final, l’Etat français a dû établir un plan de 40 milliards d’euros pour renforcer leur capital. Vingt milliards ont été effectivement utilisés jusqu’ici. Traduction : votre banque perd votre argent en investissant dans des placements dits « toxiques ». Et vos impôts servent à renflouer votre argent perdu. A quand la prochaine fois ?
Justement, l’exposition des banques françaises aux dettes souveraines du Portugal, de l’Italie, de l’Irlande, de la Grèce et de l’Espagne, élégamment dénommés Piigs (pigs = cochons en anglais), s’élèvent à 42 milliards d’euros. Malgré les plans de sauvetage, Rome prend l’eau et Athènes se noie. On peut se demander si ­diversité rime vraiment avec ­solidité. Après tout, le Titanic était réputé insubmersible.

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Pour limiter ces risques, les ­autorités internationales et européennes ont imposé aux banques de consolider leurs fonds propres à hauteur d’au moins 10 %. Que sont les fonds propres ? C’est une sorte de matelas de sécurité pour les créanciers de l’entreprise, donc vous. Plus ils sont élevés, plus le risque de faillite est faible.
Vous, vous êtes rassurés, mais les investisseurs le sont beaucoup moins. Anecdote : le 10 août 2011, la Société Générale vit l’une des pires journées de son histoire. Nicolas Sarkozy décide d’interrompre ses vacances et d’organiser une « réunion de travail sur la situation économique et financière », si l'on en croit l’Elysée. A ce moment là, les titres des banques françaises sont en forte baisse. Un site ­d’informations économiques ­annonce que, selon une « rumeur de marché, la SocGen [Société générale, NDLR] a participé à la réunion extraordinaire convoquée par le président français Sarkozy ce matin ». Le fait que le président de la République soit client de la Société Générale a éveillé les soupçons. Les investisseurs pensent alors que de cette réunion doit sortir un projet de sauvetage. Immédiatement, le cours de la banque s’effondre perdant jusqu’à plus de 25 %. Ceci illustre le manque de confiance que les ­investisseurs ont eux-mêmes dans les banques, alors qu’ils font parti des milieux les mieux informés.

Une vérité toute relative, surtout en cas de faillite

Si une banque française venait à faire faillite, pas de panique nous dit-on. Le Fonds de garantie des dépôts a pour mission d’indemniser les épargnants en cas de ­défaillance. En théorie, votre ­argent est donc sécurisé. Cette garantie, issue des cotisations des banques elles-mêmes, concerne les comptes sur livret et les plans d’épargne logement. Le Fonds les indemnise chacun à hauteur de 100 000 euros, ce montant est doublé en cas de compte joint. Le livret A et le livret développement durable (LDD), eux, ne sont pas couverts par ce système mais sont directement pris en charge par l’Etat, via la Caisse des dépôts et de consignations. C’est déjà pas mal. Seul problème, les plafonds du livret A et du LDD sont respectivement de 15 300 euros et de 6 000 euros, une somme certaine, mais qui peut être rapidement ­atteinte. Dans son projet, François Hollande propose d’ailleurs de les doubler pour financer le logement social et l’industrie. Pour la garantie des titres, le plafond se situe également à 100 000 euros. Dans les deux cas, les clients seront indemnisés, sans aucune démarche à effectuer. Ils recevront une lettre du Fonds les informant du montant de l’indemnisation et disposeront de quinze jours pour l’accepter ou la refuser. Le transfert d’argent se fera par ­virement ou par chèque.

Mais tout cela est purement théorique. L’actif du Fonds ne représente que 2 milliards d’euros. Nous pouvons donc supposer qu’en cas de défaillance d’une très grande banque française, il ne serait pas en mesure d’aider la totalité des épargnants. Ce chiffre est d'autant plus frappant quand on sait que le total des dépôts représente plus de 1 700 milliards d’euros. Certes, des mécanismes sont prévus pour lever des fonds supplémentaires, comme un emprunt sur les marchés par exemple. Mais même dans ce cas périlleux, une telle somme ne ­pourrait être atteinte.
Le dernier recours possible pour les épargnants reste l’Etat. En cas de problème, une nationalisation permettrait d’éviter le défaut d’une banque. L’Etat achèterait toutes les actions et garantirait ainsi l'argent des déposants.

Une des solutions avancées en 2012 date de 1933

photobanque.jpgPhoto William Hamon. Pour prévenir une faillite, le Fonds de garantie des dépôts peut fournir des liquidités ou participer à une recapitalisation d’un établissement en difficulté. Mais il faut aussi éviter la récidive. Aux grands maux les grands remèdes. Et pourquoi ne pas s’inspirer de la sortie de crise de 1929 ?
« Je séparerai les activités des ban­ques qui sont utiles à l’investissement et à l’emploi, de leurs opérations spéculatives. » Cette proposition est tirée du projet du candidat à l’élection présidentielle, François Hollande. Cette idée ne date pas d’hier. Elle s’inspire du Glass-Steagall Act américain de 1933. De quoi s’agit-il ? D’une loi qui instaurait une stricte séparation entre banques de dépôt et banques d’investissements –  c’est-à-dire entre les établissements auxquels vous confiiez votre argent pour l’épargner et ceux qui étaient censés le faire fructifier –, afin de protéger les épargnants des risques liés aux spéculations financières. Autrement dit, les banques pouvaient soit utiliser l’épargne qu’elles collectaient afin de prêter aux ménages et aux entreprises, soit spéculer et acheter des titres ou des produits financiers complexes. Mais pas les deux. Et surtout pas en même temps. Après plusieurs décennies de bons et loyaux services, cette loi s’est vue largement contournée par les financiers à partir des années soixante-dix, pour être finalement abolie en 1999 par le Congrès américain, à majorité ­républicaine, sous le regard de Bill Clinton, président démocrate.
Mais en 2010, deux ans après la crise des « subprimes », ­Barack Obama, sous l’impulsion de l’ancien président de la Banque ­fédérale américaine, Paul Volcker, s’inspire du texte de 1933, pour en faire adopter une version édulcorée. On passe d’une « stricte séparation », c’est-à-dire deux entités différentes, à une « séparation de certaines activités en les faisant effectuer par des filiales et financer de manière indépendante », mais au sein d’un même groupe. Solution miracle ? Pas sûr : certains opposent que cette séparation n’empêche pas les prêts interbancaires. Ainsi, lorsque la banque d’investissement Lehman a fait faillite, elle a entraîné avec elle les banques de dépôts qui lui avaient prêté de l’argent.

Au Royaume-Uni, en septembre 2011, une commission indépendante, chargée de réfléchir à une réforme du système bancaire et présidée par sir John Vickers, a proposé un cloisonnement entre l’activité de détail et celle de marché : le « Ring Fencing ». Cette loi vise surtout à garantir les dépôts des épargnants et des PME. En effet, tout sauvetage par l’Etat d’une ­activité d’investissement en difficulté est exclu. L’objectif est le même qu’outre-­Atlantique : protéger les épargnants contre le risque et les conséquences d’une crise financière. Le Premier ministre David Cameron, à l’origine de la commission, compte bien faire adopter le « Ring Fencing » d'ici 2015.

En France, il se peut que le débat autour de ce que l’on appelle la séparation des banques prenne une place centrale dans la campagne présidentielle. François Hollande donc, en a fait une de ses propositions, sans en dévoiler les contours exacts et sans préciser la condition sine qua non de la réussite d’une telle réforme. A ­savoir que les banques de dépôts ne prêtent pas aux banques d’investissement et qu’elles se contentent de ne faire que ce que les clients leur demandent : de l’épargne. Nicolas ­Sarkozy s’est montré réservé sur ce principe. La plupart des grandes banques françaises, à la tête desquelles BNP Paribas, défendent le modèle de banque universelle. Arguant qu’il permet à l’activité de détail de se refinancer à moindre coût sur les marchés. Et que les revenus de cette activité de dépôts compensent en retour les contre-performances de leur activité spéculative. C’est ce modèle qui les aurait, disent-elles, sauvées du naufrage lors de la tempête financière.
Mais l’essentiel, pour les épargnants, c’est la garantie de leurs dépôts. Il y a matière à réflexion. Le commissaire européen au Marché intérieur et aux Services, Michel Barnier, a annoncé le 22 novembre 2011 la création d’un groupe de travail chargé de lui rendre, d’ici juin 2012, un rapport sur la séparation des activités bancaires. Quoi qu'il en soit, le débat est ouvert. Et il est urgent.

Rémi CANALI, Romain DELACROIX et Frédérik HUFNAGEL

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