« Tu veux que je fasse quoi ? Je n’ai rien. » Cette phrase, Paul, ancien détenu, l’a entendue à de nombreuses reprises. Des prisonniers de la maison d’arrêt de Metz et du centre de détention de Saint-Mihiel (Meuse), principalement des jeunes, qui revenaient derrière les barreaux. Pour la première, la deuxième fois. Parfois plus. Comme Albert, qui purgeait à 22 ans sa troisième peine pour des actes de délinquance. Les vols et la violence, il s’était pourtant promis que ce n’était plus pour lui. Mais ­dehors, braquer une boutique de luxe s’était révélé plus simple que de trouver un travail. Albert a replongé et a confié son désarroi à Paul, l’un de ses co-détenus de Saint-Mihiel. Incarcéré de 2001 à 2004 pour des histoires d’argent, Paul était un délinquant en col blanc. Ses qualifications lui ont permis de prendre le statut d’écrivain de la prison pendant les trente-quatre mois qu’il y a passés. Un statut qui va souvent de pair avec celui de confident. Il a écouté, conseillé, rédigé des CV et des lettres de motivation pour ceux qui préparaient leur sortie. Et s’est désolé de les voir revenir.

Albert n’est pas le seul à avoir ­accumulé les allers-retours en prison. D’après une étude publiée en mai 2011, le taux de récidive en France, toutes infractions confondues, est de 59 %. Un chiffre accablant pour l’administration pénitentiaire et le système judiciaire hexagonal. Car chaque nouveau passage à l’acte ­remet en question les mesures mises en place pour la réinsertion des ­anciens prisonniers. « Il est plus difficile de sortir de prison que d’y entrer », confirme Agnès Desnoues, visiteuse à la maison d’arrêt de Tours depuis treize ans. Cette quinquagénaire souriante et dynamique a vu beaucoup de détenus replonger malgré leur bonne volonté.

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Si retrouver une vie normale après la détention passe par les proches, la réinsertion professionnelle est véritablement l’étape clef du processus de reconstruction. Pour des raisons financières évidentes, mais aussi pour retrouver une discipline et des objectifs. « Il faut que leur vie ait du sens, qu’ils puissent s’accrocher à quelque chose, explique Belgacem Chouli, de la direction des services pénitentiaires d’insertion et de probation (Spip) de Tours. Sinon pourquoi feraient-ils des efforts ? » Et l’une des choses auxquelles se raccrocher, c’est bien sûr le travail.

Or ce travail, c’est ce qu’ils perdent en premier lorsqu’ils entrent en prison. Pour les peines courtes, de quelques jours à moins d’un an, tout dépend du bon vouloir de leur patron. Ce dernier peut leur accorder un congé sans solde ou les licencier pour abandon de poste.

Mais tous n’ont pas connu le travail avant l’incarcération. Pour ces « sans-repères », comme les appelle Belgacem Chouli, « la liberté est une contrainte. Il faut se plier à certaines règles. Etre capable de respecter des horaires pour pouvoir travailler par exemple ». Difficile dans une société de consommation où domine la tentation de tout vouloir tout de suite.

D’autant que, durant la détention, le manque de confiance s’installe et devient un obstacle à l’intégration. Souvent marqués par leurs échecs, notamment scolaires, les détenus ont une image dévalorisée d’eux-mêmes. Il s’agit alors, pour l’immense majorité d’entre eux, de s’insérer plus que de se réinsérer. Le personnel d’insertion et de probation fait « en sorte que le détenu s’implique. Notre rôle est de les aider, mais on ne peut pas les forcer à aller travailler. La démarche doit venir d’eux », insiste Belgacem Chouli. Une fois ce déclic opéré, c’est gagné.

Le déclic, Albert l’a eu. Mais ce n’était pas gagné pour autant. Pour obtenir une liberté conditionnelle, il lui a fallu trouver un travail, condition sine qua non d’un aménagement de peine. Sans qualification aucune, c’était mission impossible. Passionné par la mécanique automobile, apprise sur le tas, le jeune homme a alors décidé de préparer un CAP en apprentissage dans une entreprise. Les petites annonces et Pôle Emploi ne se révélant d’aucune utilité, c’est finalement l’oncle d’Albert qui s’est rendu à l’atelier de mécanique auto municipal et a décroché un rendez-vous pour son neveu. Celui-ci s’est alors heurté à un incroyable casse-tête administratif pour obtenir une permission. Du refus du juge d’application des peines au renouvellement de la demande, en passant par les problèmes financiers (difficile de s’en sortir avec 15 euros en poche)... Ce n’est qu’au bout de cinq mois ­qu’Albert a enfin entrevu la possibilité de signer un contrat emploi solidarité. Ce n’était qu’un travail à mi-temps, sans formation théorique, mais c’était toujours mieux que rien. Et cela lui a permis d’obtenir son CAP, faute d’avoir eu la possibilité de le passer pendant son incarcération à Saint-Mihiel. Ce centre de détention ne propose en effet qu’une seule formation diplômante : celle de pâtissier.

Quand le détenu devient apprenti

En 2011, environ trois mille cinq cents détenus ont bénéficié d’une formation de ce type, soit environ 5,7 % de la population carcérale. Un chiffre en baisse par rapport à l’année précédente, du fait du nombre insuffisant de places. Agnès Desnoues l’a constaté à la maison d’arrêt de Tours. « Des listes d’attente sont nécessaires, car il y a trop de demandes. » Pour espérer ­intégrer une formation, les prisonniers soumettent leur candidature et passent des entretiens de recrutement. Puis, ils sont « classés » par un comité composé de membres de l’administration, des services de santé et des visiteurs de prison.>

Ce classement, Paul en garde un souvenir amer. L’administration lui avait proposé de préparer le CAP pâtisserie pendant neuf mois, faute d’un nombre suffisant de volontaires. Déjà sexagénaire et parfaitement inséré sur le marché du travail avant son incarcération, Paul savait que cela lui serait inutile. Aujourd’hui, il ne comprend toujours pas cette décision. A Saint-Mihiel, parmi quatre cent un détenus, « vous n’allez pas me dire qu’ils ne pouvaient pas trouver dix jeunes susceptibles d’être intéressés ». Des choix arbitraires, voire incompréhensibles. « C’étaient généralement les plus indisciplinés qui étaient choisis en premier pour suivre les formations. L’administration préférait les savoir là que dans leur cellule à foutre le bordel. Elle ne regarde pas ceux qui en ont le plus besoin, mais fait en fonction de ce qui est plus pratique pour elle. »

Conduite d’engins de chantier, cuisine, travail de gestion ou menuiserie, les formations professionnelles proposées dans certains centres pénitentiaires sont très prisées par les détenus. Pour le salaire d’abord, qui, bien que maigre (2,6 euros de l’heure), permet de louer une télévision ou un réfrigérateur, d’acheter des cigarettes et d’économiser en vue de la sortie. Mais aussi pour s’occuper l’esprit et sortir d’une cellule dans laquelle, en maison d’arrêt, ils restent vingt-deux heures sur vingt-quatre. Enfin, la formation apporte une certaine considération. Celui qui n’était auparavant qu’un ­détenu devient un apprenti. « Pour moi, un stagiaire est un stagiaire », martèle Patrick Marot.

La formation professionnelle, cet ancien membre de la direction interrégionale pénitentiaire de Lille en a fait son cheval de bataille. Mais il regrette que tous les prisonniers ne puissent en bénéficier, notamment en raison du coût. De fait, une fois les intervenants et le matériel payés, il faut encore trouver de quoi rémunérer les stages des détenus. Pour compléter les subventions allouées par le ministère du Travail et le Fonds social européen, Patrick Marot est souvent allé démarcher les administrations pénitentiaires.

A la maison d’arrêt de Tours, il existe une formation aux métiers du bâtiment dispensée par l’Afpa. Il y a deux ans, Loïc a décidé de la suivre. Lors sa première incarcération en 2001, il n’avait que 13 ans et était déjà passé vingt-sept fois devant le juge des ­enfants. Durant son dixième séjour derrière les barreaux après de multiples récidives, il a obtenu son CAP. « J’ai senti qu’il était prêt, raconte Agnès Desnoues, qui l’a suivi depuis le début. Aujourd’hui, Loïc a 24 ans, une copine, un emploi et une vie stable. »

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Mais se voir proposer une formation qui lui convenait était une chance. Car, à Tours, les personnes incarcérées n’ont pas le choix : c’est le bâtiment ou rien. Restent alors les ateliers de travail. Lorsqu’il était à la maison d’arrêt de Metz, avant son transfert à Saint-Mihiel, Paul a vu les autres prisonniers mettre des agrafes dans des boîtes ou fabriquer des rubans pour les papiers cadeaux. « Toute la journée, ils ne faisaient que ça. Comme c’était rémunéré à la pièce, certains s’abrutissaient dans leur cellule pour gagner un peu plus. C’est tout, sauf valorisant, se souvient-il. Et ce n’est pas cela qui va permettre de les réinsérer.

Patrick Marot, lui, privilégie la rencontre entre professionnels et détenus apprentis. A force de démarchage, il avait réussi, lorsqu’il était encore à la direction interrégionale pénitentiaire de Lille, à se constituer un ­véritable portefeuille de chefs d’entreprise. « Certains sont prêts à embaucher des détenus. Ils considèrent que c’est un acte citoyen. » Le son de cloche est bien différent à Pôle Emploi. Marie-Claire Proutheau, conseillère à la maison d’arrêt de Tours, explique qu’elle préfère s’adresser aux chantiers de réinsertion plutôt qu’aux chefs d’entreprise. « La plupart du temps, les employeurs ne veulent pas entendre parler de l’embauche d’un ancien prisonnier. » Dans la majorité des cas, c’est la famille ou un ami qui trouvera du travail au détenu.

Si retrouver un emploi après une peine de prison s’apparente ainsi à un parcours du combattant, c’est aussi parce que la population carcérale est particulièrement touchée par l’échec scolaire. « Loïc a eu une enfance difficile, il a été déscolarisé très tôt », se souvient Agnès Desnoues. Comme plus des trois quarts des détenus, qui ont un niveau inférieur à celui d’un CAP ou d’un BEP. En outre, on estime à plus de 15 % le taux d’illettrisme en prison, contre 9 %  au sein de la population française. « C’est un facteur d’exclusion supplémentaire », explique Catherine Luneau.

Cette bibliothécaire se souvient encore de ses premiers pas dans la maison d’arrêt de Tours, en 2000.

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L’enseignement est également un droit des détenus reconnu par le Code de procédure pénale. Remettre les personnes incarcérées à niveau ou leur permettre de valider des formations secondaires et universitaires, c’est leur offrir une chance supplémentaire de réinsertion. « La faille, c’est que la prison ne donne pas forcément cette chance aux détenus », explique Clément, étudiant bénévole pour l’association Genepi, qui organise un soutien scolaire pour les détenus. A la maison d’arrêt de Tours, deux enseignants à temps plein dispensent soixante heures de cours par semaine. Pour l’un d’entre eux, Morgan Richard, en poste depuis six ans, il s’agit aussi « de changer l’image de l’école. Afin que les détenus encouragent leurs enfants à y aller et à ne pas reproduire les mêmes schémas ». Mais du fait des différences d’âges, de niveaux et de la priorité accordée aux mineurs et aux illettrés, seul un tiers des détenus participe aux cours.

Un casier judiciaire et c'est la galère

Malgré la diversité des mesures mises en place, le travail du Spip et des ­bénévoles rencontre des limites. Financières d’abord. Si la surpopulation en prison augmente, le budget du système carcéral n’évolue pas. « Nous avons plus de dossiers et moins de temps qu’avant pour nous en occuper », soupire Belgacem Chouli. Idéalement, un CPIP devrait suivre une cinquantaine de dossiers. En pratique, il en a trois fois plus. Budget oblige. Inévitablement, c’est la qualité du suivi qui en pâtit. Pendant son année de liberté conditionnelle, Albert ne voit son CPIP qu’une fois tous les trois mois. Des rendez-vous d’un quart d’heure, sans aide psychologique, sans véritable échange. Paul tempête. « Et on appelle ça un suivi judiciaire ? »

Il faut également prendre en compte la durée de l’incarcération. Plus la peine est courte, moins il est possible de mettre en place un plan d’action à la réinsertion. Et si, face à la précarité post-carcérale, certains détenus reviennent demander des tickets restaurants, la plupart ne contactent plus le Spip après leur sortie.

Le statut d’ancien détenu est un ­véritable frein à la réussite professionnelle. Et la mauvaise conjoncture économique ne facilite pas les choses. Son CAP de mécanique automobile en poche, Albert décide de créer son garage en 2009. Un projet encouragé par son juge d’application des peines et son CPIP depuis sa demande de liberté conditionnelle. La première tentative se solde par un échec au bout de cinq mois. Après avoir vécu enfermé, difficile de prendre seul la tête d’une entreprise. De trouver la motivation et de la garder. Ruiné, il enchaîne les petits boulots en attendant de pouvoir reprendre la mécanique automobile. Mais le Registre du commerce lui annonce alors que son statut d’ancien détenu ne lui ­permet pas légalement d’être gérant de sa société. « On l’a envoyé au casse-pipe, s’indigne Paul. Son projet était connu, mais personne ne l’a mis en garde contre cette interdiction judiciaire. » Au terme de huit mois de démarches, « d’incertitude, d’impossibilité de prévoir l’avenir », Albert obtient gain de cause. Il garde sa société. Mais aujourd’hui, il lui faut retrouver des fonds, repartir de rien. Un véritable challenge lorsque le traumatisme de l’incarcération devient moins difficile à supporter que celui de l’échec à la sortie. Paul l’a soutenu, le soutient encore. Mais celui qui a vu des détenus fondre en larmes à l’idée de recouvrer la liberté considère la réinsertion avec une prudence teintée d’amertume. « On te met sur le trottoir. Et on te dit démerde-toi. Sans structure d’accueil, sans hébergement, sans rien. Alors tu recommences. La prison, c’est la culture du délit. »

Photos : Roxane NICOLAS/EPJT

Pour en savoir plus :

– Patrick Marot, membre de l'OIP :Former, c'est réinsérer

– Gaëlle Feybesse est psychologue clinicienne au Spip de Tours : « La réinsertion, c'est réapprendre à vivre avec les autres »