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Les Indignés à la Défense. Paris, 4 novembre 2011. Photo : Philippe Leroyer

Une nouvelle politisation des jeunes

2011, année des colères. Tous les hors-séries de bilan annuel des quotidiens français ont fait le même constat. A la une des soubresauts du monde : la jeunesse. Imprévisible, rapidement mobilisée, connectée et surtout obstinée. Du jamais vu. De la place Tahrir en Egypte à l’avenue Bourguiba en Tunisie, en passant par la puerta del Sol à Madrid et le parvis de la Défense à Paris, des campements durables au cœur des villes ont marqué cet engagement. Certes, les raisons de la colère furent différentes : ras-le-bol de la dictature dans les pays qui ont connu ce qu’on a vite appelé le printemps arabe, refus de la crise, du chômage et de la précarité dans les pays occidentaux.

Ici, en France, on dit la jeunesse dépolitisée et individualiste. Elle qui ne vote plus, qui boude les partis traditionnels, reste persuadée que son avenir sera sombre. Une crise de confiance soulignée par une enquête réalisée par la Fondation de France en 2007 : 84 % des 15-35 ans ne font pas du tout ou peu confiance aux hommes politiques pour faire évoluer la société dans le sens qu’ils souhaitent.

« Les jeunes ne sont pas dépolitisés, ils sont politisés autrement », relativise la sociologue Anne Muxel, spécialiste du rapport des jeunes à la politique, dans Avoir 20 ans en politique. Ils ont d’ailleurs, à la surprise de tous, manifesté bruyamment leur présence en tête des cortèges contre la réforme des retraites en 2010. La retraite, une affaire de jeunes ? Age du départ ou trimestres de cotisation : derrière la bataille de chiffres, eux ont surtout vu une histoire de solidarité entre les générations. Une solidarité qu’ils vivent au quotidien et qui, avec l’égalité et le respect, fait désormais partie des valeurs fondamentales de leur vie en société, comme le démontre l’enquête de la Fondation de France. Celle-ci analyse leur comportement d'« individualistes solidaires ». « La participation protestataire constitue chez eux une expérience politique à part entière », note la sociologue de la jeunesse Valérie Becquet dans Regard sur les jeunes en France.

Les campements urbains comme outil de pression

Au-delà des rassemblements et des structures traditionnels, nombre de jeunes, au gré de leur révolte ou de leur indignation, tissent discrètement une toile d’actions concrètes, précises, avec une visée d’efficacité immédiate. A 19 ans, Pierre* vient d’interrompre ses études d’histoire. Fils d’un cadre dans l’habitat public et d’une professionnelle de l’audiovisuel, il a choisi de rejoindre le mouvement des Indignés. Une décision soutenue – moralement et financièrement – par ses parents. Ils ont transmis le virus à leur enfant : « A la maison, la politique est le sujet de conversation privilégié », souligne Pierre, lunettes aux montures noires et pantalon slim rouge. Il est très impliqué dans le mouvement nantais. Toujours le premier à prendre la parole et à inciter les autres à s’exprimer. A Nantes, un campement a été installé en centre ville le 11 novembre 2011 et démantelé en décembre. C’est là que le petit groupe définissait les actions à mener. Sans hiérarchie, en recherchant le consensus. « C’est un mouvement qui essaie de rassembler le plus possible, d’où les limites de notre force de proposition », admet Pierre. Lui ne se reconnaît dans aucun parti : structures trop hiérarchisées, trop peu de jeunes, un bipartisme qui domine la vie politique, « on se retrouve finalement à voter pour le moins pire ». Et de faire sien le slogan cher aux Indignés : « Vous ne nous représentez plus. »

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Le fascicule de Stéphan Hessel brandi
par les Indignés nantais qui s'en revendiquent. Photo : Gwendal Le Ménahèze

Dans le campement, la vie se conçoit telle que les Indignés la voudraient. Collective et alternative. Des commissions pour chaque tâche : nettoyage, cuisine, communication, récupération. Ici, rien n’est acheté, rien n’est jeté. Un canapé en guise de banc public, des palettes pour servir de tables, de vieux chiffons pour fabriquer les banderoles.

Aujourd’hui, à Nantes, il n’y a plus aucune tente. Pierre n’en est pas découragé pour autant. « C’est un mouvement de réveil face aux abus en cours. Il n’a pas forcément d’objectifs définis. » Il prédit un nouveau campement en mai prochain. Pour le moment, l’avenir des Indignés nantais se joue sur la Toile. Ces mouvements sporadiques, ponctuels, sont enracinés dans le Web. Facebook et Twitter assurent, au-delà de la mobilisation momentanée et localisée, la permanence et la force du lien. « Grâce à l’instantanéité des réseaux sociaux, les jeunes voient en direct que leur mouvement s’amplifie. Ils prennent alors conscience de leur puissance contestataire », explique la sociologue Cécile Van de Velde.

L'asso, au plus près du quotidien

Les mobilisations épisodiques sont d’ailleurs pour beaucoup de jeunes à l’origine de leur engagement, qu'il soit partisan ou associatif. Si la jeunesse s’écarte massivement des partis politiques elle plébiscite tout aussi massivement les associations, dans lesquelles elle s’engage. D’après les chiffres de l’Insee, 25 % des jeunes entre 15 et 29 ans ont une activité bénévole. Cloé Perol, 20 ans, est étudiante en sciences du langage à l’université de Tours. Cette jeune femme aux cheveux courts et au look recherché milite depuis quatre mois dans le Mouvement des logements, des papiers pour tous. « Je me suis trouvée nez à nez avec des demandeurs d’asile qui occupaient les locaux de l’université un matin, confie-t-elle, emmitouflée dans son écharpe. Il était évident que je devais m’engager. »

C’est la contestation autour de la réforme des retraites qui a éveillé sa conscience politique. Elle participait à toutes les manifestations et aux assemblées générales organisées à la faculté des Tanneurs. Le 13 janvier 2012, elle est parmi la quarantaine de personnes réunies dans le froid devant l’entrée de la préfecture de Tours. Elles forment une haie d’honneur et interpellent avec ironie les invités qui se rendent aux vœux du préfet d’Indre-et-Loire. Une action qui a plus de sens aux yeux de Cloé qu’un engagement plus institutionnel. « En étant ici, je fais la politique qui me convient, je me bats pour des valeurs qui me tiennent à cœur. Sans aucune arrière-pensée pour le pouvoir. »

Sur la place, les passants se retournent, interrogatifs. Certains s’approchent pour demander ce qui se passe. « Le fait d’être visible dans l’espace public interpelle bien plus la population et la pousse à réfléchir au pourquoi de nos mobilisations », commente Mathilde Sévère, 21 ans. Cette autre militante du mouvement tourangeau, étudiante en éducation à l’environnement, a eu un déclic quand elle a rencontré des familles en situations irrégulières qui n’avaient pas d’endroit où dormir. « Quand on voit des enfants passer la nuit à même le sol, avec la peur d’être délogés ou embarqués par la police, on ne peut pas rester insensible », se souvient-elle. Dès ce soir-là, elle est restée dormir sur place, avec eux.

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Galère pour le logement. Jeudi noir réquisitionne un bâtiment. Paris, 1er mai 2008.

Photo: Ernest Morales

Face à ces injustices, les jeunes veulent apporter une réponse spontanée, intuitive, qui se traduit souvent par des actions coup de poing. C’est également l’arme privilégiée d’autres collectifs, tels Jeudi noir ou Les Enfants de Don Quichotte pour le logement. « Je préfère agir dans l’immédiat et le concret, poursuit Mathilde. Même si c’est temporaire. Au moins, cela veut dire que le problème est réglé. » Les jeunes se mobilisent en effet plus facilement pour des enjeux clairs et quand le résultat de leurs actions peut être envisagé concrètement. Dans une société plus individualisée, ils refusent de céder leur liberté d’action. Même pour des causes qui leur tiennent à cœur. Ils ne sont pas prêts, comme par le passé, à épouser une seule et même ligne politique, un discours unique et dogmatique », explique Anne Muxel. La défense de leurs valeurs passe par l’engagement dans des structures plus souples dans lesquelles ils peuvent s’exprimer pleinement, sans cadre imposé.

Même si leur mouvement ne touche que peu de monde, l’important est de participer, à son échelle. « Je m’engage dans peu d’actions mais de manière efficace, indique Mathilde. Agir en association, c’est se dire que même seul, on peut apporter sa pierre à l’édifice et changer les choses. »

Quartiers chauds, exclusion renforcée

Le 20 janvier 2012, moment solennel au gymnase de Joué-lès-Tours. Alors qu’Hervé Novelli, député UMP d’Indre-et-Loire, présente ses vœux, des jeunes sortent de la salle. Ils habitent la zone à urbaniser en priorité (ZUP) de la ville. « La banlieue », précisent-ils. Ils sont à vif dès qu’on leur parle politique. « C’est que du bla-bla. Est-ce qu’il y a un politique qui fait quelque chose pour nous ? Non. Ils ne font rien et ils nous prennent pour des clichés », s’énerve Kamel, 21 ans, chômeur. Dans la salle, c’est un autre monde. Les gradins se remplissent de personnes plutôt bien habillées et bien coiffées. Et d’âge respectable. Hervé Novelli, 63 ans, ancien ministre de l’Industrie, est en campagne pour les législatives qui suivront la prochaine élection présidentielle. Derrière son pupitre, dans son costume sobre, le député insiste sur l’importance de l’identité et de la tradition de la Touraine. Dehors, Kamel lâche, désabusé : « Moi, mon avenir, je le vois pas en France. Il n’y a pas de travail pour nous ici. Je veux investir au Maroc. »

Le désenchantement et le désir de quitter la France de ces jeunes, le sociologue Gilles Kepel les a aussi remarqués à Clichy et Montfermeil, deux communes de la région parisienne particulièrement oubliées. Les pères étaient venus en France en rêvant d’intégration. Les enfants expriment l’impossibilité de se sentir français à force d’être stigmatisés. Dans Banlieue de la République, une enquête réalisée pour l'Institut Montaigne et publiée en octobre 2011, Gilles Kepel rapporte les propos d'Hassan, un trentenaire d’origine marocaine qui, malgré ses diplômes, vivote grâce à des emplois précaires : « Honnêtement, lorsqu’on quitte, on va dire le quartier, les coins qu’on connaît, il n’y a rien qui fait de nous des Français. Le regard des autres ne fait pas de nous des Français. Les questions des autres ne font pas de nous des Français… »

Un sursaut s’est pourtant produit aux lendemains des émeutes qui embrasèrent les banlieues en 2005. Le taux de participation à l’élection présidentielle de 2007 atteint 82 % à Clichy et Montfermeil. Un élan vite retombé : aux élections régionales de 2010, ces deux communes figuraient parmi les plus abstentionnistes de France. Cette « citoyenneté non aboutie », selon l’expression de Gilles Kepel, conduit bien souvent au repli sur la sphère religieuse.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les partis politiques vieillissent et que les jeunes, comme au meeting de François Hollande au Bourget le 22 janvier 2012, soient plus présentés comme des faire-valoir que comme une réelle force militante. D’après Anne Muxel, seulement 1 % des jeunes sont engagés dans les partis traditionnels. En 2010, les mouvements de jeunesse des grands partis réunissaient soixante-cinq mille jeunes. Que trouvent-ils encore dans ces organisations ?

Les irréductibles partisans

Antoine, 20 ans, étudie le droit dans la région bordelaise. Lunettes à la mode, coupe de cheveux branchée et pantalon slim noir, il déborde d’énergie. Depuis maintenant un an, il est engagé dans le mouvement des jeunes socialistes (MJS). Il milite également au sein d’associations regroupées dans Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT) et dans des collectifs de lutte contre l’exclusion des immigrés. « Ce genre de mouvements a plus de poids au niveau social, une plus grande force de proposition et de combat que les partis », reconnaît-t-il. Mais « il est important de distinguer engagement politique et engagement social. La politique, c’est surtout un engagement idéologique, quasi professionnel ». Et de confier qu’il s’imagine travailler plus tard dans le lobbying ou le conseil politique.

Hugo, 18 ans, vêtu d’un caban bleu marine, milite au sein des Jeunes populaires (UMP) d’Indre-et-Loire. Un visage encore enfantin mais une façon de parler très travaillée. Aussi loin qu’il s’en souvienne, ses parents ont toujours parlé politique à la maison. Lui a rejoint l’UMP en 2011 et l’approche de l’élection présidentielle n’y est pas pour rien. « Les partis influencent l’Etat et rien n’est plus puissant qu’un Etat, déclare cet étudiant en droit. C’est donc le meilleur moyen pour que nos convictions soient entendues.

C’est aussi un bon plan pour une éventuelle carrière politique. « Si on veut évoluer en politique, c’est dans un parti », assure-t-il. C’est d’ailleurs une des raisons qui ont poussé Anaïs Debray, 20 ans, à s’engager chez les Jeunes populaires. « On apprend à connaître du monde, à se faire un réseau. » Elle aussi étudiante en droit, elle a une posture qui ne trompe pas : maintien droit, menton bien haut et frange blonde. Lors de la présentation des vœux d’Hervé Novelli à Joué-lès-Tours, elle a tenu absolument à se placer à côté de lui, pour être bien visible sur la photo de presse.

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Mobilisation ponctuelle pour défendre la liberté sur Internet. Nantes, 28 janvier 2012.
Photo: Gwendal Le Ménahèze

Quand la carrière politique motive certains – très minoritaires –, d'autres, relégués dans leurs banlieues, peinent à trouver leur citoyenneté. Expérimentation ici et maintenant d’une société solidaire pour ceux qui croient encore à la force de la révolte. La jeunesse française préfère aujourd’hui aller voir ailleurs, loin des partis traditionnels, loin d’une démocratie vieillissante qui ne les représente guère. Elle s’investit dans des projets, des mouvements, des relations qui ne bousculent pas encore la société française. Mais cela pourrait ne pas tarder. L’historienne Ludivine Bantigny rappelle que juste avant 1968, la France semblait atone. Cela n’a pas empêché la révolte qu’on connaît. Les Indignés seraient-ils les prémices d’une révolution en marche ? Peut-être. Ils s’inscrivent en tout cas dans une pensée qui fait écho au slogan qui résonnait dans les rues de France en mai 1968 : « L’âge d’or était l’âge où l’or ne régnait pas. Le veau d’or est toujours de boue.

G. L. M., P. L., L. P.

(*) Le prénom a été changé à la demande de l'intéressé.

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