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Maître de conférences et chercheuse en histoire contemporaine, Ludivine Bantigny trace un parallèle entre les jeunes de 1968 et ceux d’aujourd’hui.

Nous avons le sentiment que les jeunes ne sont plus intéressés par la politique. Est-ce une impression nouvelle ?

Pas du tout. Le constat était le même après 1945 ou pendant les années cinquante et soixante. En réalité, l’engagement politique des jeunes ne se mesure pas seulement au vote, aux partis et aux syndicats, mais aussi aux mobilisations collectives ainsi qu’aux engagements plus spécifiques et plus discrets. Aujourd’hui, on constate un grand désenchantement vis-à-vis des partis politiques. Affaiblissement du clivage entre droite et gauche, désillusion face aux gouvernements de gauche, scandales dans la classe dirigeante. D’où un éloignement de la politique traditionnelle. Mais cela touche l’ensemble de  la population. Le phénomène est juste accentué chez les jeunes.

Vous tracez un parallèle avec les événements de Mai 68. Les jeunesses de ces deux époques se ressemblent-elles ?

Le chômage devenait déjà en 1968 un phénomène de société, les travailleurs immigrés, une démocratie plus directe, la nécessité ou non de représentants et de porte-paroles, etc. Des idées que l’on retrouve chez les Indignés. Il est très compliqué de changer le monde. On préfère souvent travailler sur des causes concrètes, comme le logement, l’emploi… Lors des mobilisations contre le contrat première embauche en 2006 ou la réforme des retraites en 2010, on retrouvait, comme en 1968, une forte solidarité intergénérationnelle. Les travailleurs participaient aux assemblées générales des étudiants et inversement. Depuis quelques années, avec la crise financière, il y a de plus en plus de jeunes qui luttent contre le système capitaliste dans son ensemble. On sort du néolibéralisme triomphant, lorsqu’on pensait que le capitalisme était la seule issue possible puisque les processus révolutionnaires de l’URSS et de la Chine maoïste avaient échoué.

L’histoire n’est donc pas vouée à se répéter à l’identique.

Il est très probable que nous allions vers un nouveau Mai 68. Cela risque même d’aller plus loin. Depuis 1995, on observe de plus en plus de mobilisations, bien plus massives qu’en 1968. A l’époque, les difficultés économiques étaient inférieures à celles que nous traversons. Les événements de 1968 se sont terminés par des compromis entre patrons et syndicats. Les avancées ont été minimes. Aujourd’hui, les étudiants sont beaucoup plus nombreux. Si la crise produit des effets ravageurs, les jeunes ne se contenteront pas de rafistolages.

Recueilli par G. L. M., P. L., L. P.