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Les enfants de détenus expriment par des dessins la douleur
de la séparation qu'engendre la prison.

Adrien* ne rentrera pas chez lui ce soir. Debout dans le box, il accuse le coup. Il vient d’être condamné à neuf mois de prison ferme. Pour fêter la naissance de sa fille, il a trop bu, il a cogné des policiers. Ce n'est pas la première fois, il a “l’alcool mauvais”. A quoi pense-t-il dans la voiture qui le conduit à la maison d’arrêt de Tours ? En ce mois de novembre, le scandale des Baumettes n’a pas encore éclaté : les cafards, les rats, les cellules délabrées et les sanitaires immondes. Les révélations du contrôleur général des prisons, Jean-Marie Delarue, feront sensation. Mais la vie difficile en prison, l’insalubrité, la surpopulation, ne sont pas une nouveauté. Ni une rareté.

Encadré par deux policiers, il passe le porche de la maison d’arrêt de Tours. Derrière les murs en pierre surmontés de barbelés enchevêtrés, la bâtisse en impose : 9 000 mètres carrés en croix sur trois niveaux, des fenêtres grillagées renforcées de lourds barreaux d’acier. À son entrée, c’est le tintement des clés, le claquement des verrous qui frappent le détenu. Ces mêmes sons ont saisi Hamid El Archi, l’imam qui officie à la maison d’arrêt, lorsqu’il s’y est rendu pour la première fois. Géraldine Hernandez, psychiatre à la maison d'arrêt de Tours, a d’ailleurs noté que “l’architecture favorise la résonance et provoque beaucoup de tensions entre les détenus”.

Dans sa cellule d’accueil, sonné par les événements de la journée, le nouveau taulard ne peut même pas se reposer sur une banquette bien trop étroite. Après une heure d’attente, Adrien passe à la fouille, nu. Dans le quartier des arrivants, il est seul dans sa cellule. On lui a remis son paquetage contenant une trousse de toilette, des draps et une couverture. Il n’a plus de nom, il devient un numéro d’écrou. Il rencontre un infirmier ou un psychiatre. Gilles Rouxel, l’aumônier catholique, vient discuter avec lui. Par son écoute et sa gentillesse, il tente d’atténuer ce que Pierre Botton, ancien détenu, nomme le “choc carcéral”. En effet, au cours des premières heures d’incarcération, celui qui arrive se retrouve seul, dans un lieu étranger, oppressé et privé de tout contact avec l’extérieur. On lui a confisqué son téléphone portable à l'entrée. Le traumatisme des premières heures d'incarcération figure parmi les facteurs de risque de suicide établis par l’Institut de veille sanitaire en 2011. L’Union nationale de prévention du suicide en dénombre 116 en détention en 2009. La France détient le record en Europe occidentale.

Une prison trop vieille et surpeuplée

Mais Tours, ce n’est pas les Baumettes. Il n’y a pas de rats et, même si le bâtiment est vieux, il n’est pas complètement insalubre. C’est pourtant loin d’être une prison modèle. En 2009, selon un rapport de visite établi par Vincent Delbos, contrôleur des lieux de privation de liberté, plus du quart des cellules étaient occupées par trois prisonniers. A Tours, elles font 10,5 mètres carrés. Dans la vie normale, 9 mètres carrés, c'est la surface minimale autorisée pour la location d'un logement. Ils seront 2 ou 3, voire 4, dans cet espace : “Dans certaines cellules, les prisonniers ne disposent pas d’un meuble par personne et le dernier arrivant doit entreposer ses affaires dans des sacs”, souligne Vincent Delbos. Prévenus et condamnés sont souvent mélangés. En 2009, c'était le cas dans un quart des cellules.

CroquisCellule_blog.jpgDans ce bâtiment construit en 1934, la vie quotidienne est difficile : l’isolation est mauvaise, le système électrique n'est pas assez puissant pour alimenter une plaque chauffante ou un frigo dans les cellules. De l’eau coule le long des murs moisis, les carreaux plastifiés des fenêtres laissent passer les courants d’air. Certaines cellules atteignent péniblement 18 °C à cause des radiateurs entartrés. Mais l’inquiétude principale de Gilles Rouxel, c’est la surpopulation. À Tours, en 2009, il y avait 221 détenus pour 142 places. En janvier 2013, cette même maison d’arrêt compte 270 détenus. “Il y en a même déjà eu plus de 300”, affirme l’aumônier.

Après une semaine seul, Adrien est installé dans sa cellule du quartier des condamnés. Il mesure alors le poids de sa peine. Il va devoir passer plus de vingt heures par jour enfermé avec un ou deux autres hommes. Il ne peut prendre que deux douches par semaine. Il est obligé de cantiner, c’est-à-dire de payer pour obtenir la moindre cigarette, le moindre confort, la moindre nourriture hors des repas. La télé coûte 8 euros par mois. Chaque jour, il doit choisir entre une activité (la bibliothèque, le sport, les cours) et une promenade de deux heures.

L'oubli des gestes du quotidien

La vie, rythmée par les consignes des surveillants, est tellement routinière que les prisonniers en arrivent à désapprendre tous les gestes du quotidien. “Un détenu m’a raconté qu’au cours d’une journée de permission, il a même oublié de manger”, se souvient Gilles Rouxel. Depuis 2009, les détenus ont l’obligation d’exercer une activité en prison. L’antenne locale du Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées (Génépi) note une demande constante de cours et de préparation aux diplômes, qu’elle ne peut pas toujours satisfaire. Par ailleurs, le contrôleur des prisons dénombrait en 2009 une cinquantaine de postes de travail. A l’heure actuelle, selon Sébastien Boche, ex-président de la Ligue des droits de l’Homme d’Indre-et-Loire et membre de l’Observatoire international des prisons, seule une trentaine de détenus travaillent. Le nombre de postes actifs dépend des contrats signés avec les entreprises. “De plus, ce sont les surveillants qui décident arbitrairement de ceux qui peuvent travailler”, accuse-t-il.

Les prisonniers peuvent aussi être employés comme auxiliaires. C’est le cas d’Adrien qui sert en cuisine pour environ 10 euros par jour. Son statut lui donne droit à une douche quotidienne. Des aménagements ont été réalisés ces dernières années à l’initiative de Dominique Lizé, la directrice de la maison d’arrêt de Tours : mise en place d’une lingerie, d’une unité de consultation et de soins ambulatoires (UCSA) et d’une bibliothèque neuve. Ils auraient pu changer le quotidien des détenus, mais à cause de la surpopulation, tous n’y ont pas accès.

Le Comité d’aide aux détenus (CAD) intervient auprès des familles. Le siège de l’association se trouve en face de l’enceinte carcérale. C’est la Petite maison, une sorte de salle d’attente pour les familles avant l'accès au parloir. Il leur a fallu huit à quinze jours pour obtenir un permis de visite de la directrice de la maison d’arrêt. Dans le jardin qui donne sur la rue, des chaises en plastique violettes et vertes. Dès l’entrée, une armée de bénévoles prêts à servir le café. Ils sont une dizaine de réguliers à tenter de faire oublier à leurs hôtes la raison de leur présence.

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La Petite maison, un lieu chaleureux pour les familles de prisonniers
avant et après les parloirs.

Mélanie, la femme d’Adrien*, attend avec son nourrisson. Plus loin dans la pièce, un “habitué” salue les gens qui entrent. Une bénévole lui demande s'il n'a pas eu trop de difficultés sur la route. Les familles viennent parfois de très loin pour une demi-heure de parloir. Jusqu’à l’heure de leur passage, elles peuvent attendre dans la Petite maison. C’est ça ou s'entasser en file indienne sous un maigre abribus. Un surveillant fait l’appel, les familles entrent. Les effets personnels sont interdits, des casiers sont à disposition. Puis c'est le portique de sécurité, la fouille. Mélanie raconte que le biberon de sa fille a été ouvert et reniflé, pour s'assurer qu'elle ne faisait pas passer d’alcool. Et enfin, le parloir tant attendu, deux chaises dans 15 mètres carrés. Il n’y a pas de vitre de séparation, juste un petit muret.

La hantise de la sortie

Les parloirs sont essentiels pour maintenir le lien familial. Monique Carriat, la directrice du CAD, estime qu'“à Noël, pour la fête des Pères et la rentrée des classes, ce sont des moments à ne pas rater.” Un pas contre la récidive, mais insuffisant selon elle : “Il faudrait aussi qu’ils aient un travail à l’intérieur et quand ils sortiront.” Une sortie qui peut être mal vécue par les détenus, mais aussi par leurs compagnes : “Elles ont pris l’habitude de vivre seules. Quand ils vont sortir, elles ignorent comment va s’organiser leur vie.” Ne pas briser les liens avec l’extérieur, lutter contre la surpopulation carcérale sont deux enjeux majeurs : “Pour lutter contre la surpopulation, construire ne sert à rien, car plus il y a de prisons, plus il y a de détenus”, affirme Muriel Desblaches, éducatrice qui est intervenue plusieurs années en prison. Des voix s'élèvent, dont celle de Pierre Botton, pour proposer des solutions alternatives : généralisation du bracelet électronique, création de centres ouverts ou même de villages carcéraux. Pour l'instant, il est difficile de se faire une idée des conditions de vie en détention depuis l’extérieur. Mais demain, avec le projet de loi initié par Pierre Botton, la transparence des prisons pourrait s'améliorer. Un premier pas pour respecter la dignité des détenus, une condition indispensable à leur réinsertion.


Les parloirs à Tours par asjtours

Adrien, qui doit sortir en août 2013, devra retrouver sa place au sein de son foyer et chercher un nouveau travail. Sa femme espère qu'il se fera soigner, il l’a promis, après avoir passé le premier Noël de sa fille en prison.

Dessin de cellule réalisé par Gilles ROUXEL
Dessins d'enfants tous droits réservés
Photo Léa Bouquerot

(*) les prénoms du détenu et de sa femme ont été changés

Pour aller plus loin :

Pierre Botton : "Limiter le choc carcéral"
Des aumôniers en prison
Parloirs sans paroles
Un imam à la maison d'arrêt
La petite maison face à la prison
Des étudiantes racontent la vie en prison


Ailleurs dans la presse

Les Baumettes, l'effroyable prison (Le Monde)
Dans l’enfer de la prison des Baumettes (Slate.fr)
Opération rénovation à la prison des Baumettes (Les Inrocks)
Dans la prison des Baumettes, les rats ont encore de beaux jours devant eux (AFP-Making-of)