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Loin de la frénésie de consommation des années quatre-vingt, le temps est maintenant au partage. Pour huit Français sur dix « il est plus important de pouvoir utiliser un objet que de le posséder ».C’est ce que révèle une étude de l’Observatoire société et consommation (Obsoco), publiée en novembre dernier. 

DSC_0784.JPGMarie-Hélène Soubry est coordinatrice d’un SEL : un système d’échange local. Elle fait partie de ceux qui fuient la société de consommation. La France compte aujourd’hui plus de trois cents SEL, un concept né au Canada, il y a plus de trente ans. Le principe est simple : les membres de ces réseaux locaux échangent biens et services en tout genre. Le tout sans argent. Selon le service rendu ou le bien donné, l’adhérent cumule des grains de sel fictifs qui lui permettent de s’offrir à son tour ce dont il a envie. Les possibilités sont multiples et parfois étonnantes.On peut troquer des cours d’informatique, des heures de repassage ou même une initiation à la danse berbère.« Par désillusion, nos membres se tournent vers un type d’échange plus convivial et solidaire, raconte Marie-Hélène. Ils y trouvent une forme de reconnaissance et se sentent utiles. »

Créer du lien social et appartenir à une communauté tout en consommant mieux : c’est le credo de ces consom’acteurs engagés. Le problème, c’est que pour fonctionner, un SEL a besoin d’un noyau de membres actifs et motivés. De plus, si la structure devient trop grande, elle a tendance à s’essouffler et le système s’effondre. « Cette économie non marchande n’est viable qu’à l’échelle locale », constate l’anthropologue Dominique Desjeux. Mais tout le monde n’a pas l’envie ou le temps de s’investir. Certains soutiennent les valeurs idéologiques et écologiques du partage, mais n’en font pas un mode de vie pour autant. 

Un usage à la carte

« Un jour, nous regarderons le XXe siècle et nous nous demanderons pourquoi nous possédions autant de choses. » Cette phrase du Time Magazine définit bien ces nouveaux consommateurs. Ceux qui croient auxéchanges collaboratifs mais en font un usage à la carte. Nicolas, 24 ans, est adepte de couchsurfing : une pratique qui consiste à se prêter un canapé entre voyageurs pour la nuit. Si l’étudiant de 24 ans trouve un intérêt économique à installer son sac de couchage chez l’habitant, il y voit aussi une manière de faire de belles rencontres. Pour beaucoup, le couchsurfing, c’est l’occasion de découvrir une culture hors des sentiers battus des guides touristiques. Même si l’expérience connaît quelques fausses notes – arrivée dans un squat, tentatives de séduction ou, tout simplement, manque d’affinité –, celles-ci restent rares. Il y a quelques mois, Pauline, 23 ans, est partie à Prague à la dernière minute. En une vingtaine de mails, elle a dégoté un endroit où dormir. « Le couple qui m’accueillait m’a concocté un plat typique. Ils ont même été à l'office du tourisme pour m'aider à organiser mon séjour. » D’autres, s’ils ne sont pas chez eux, laissent carrément les clés sous le paillasson. La pratique basée sur la confiance et l'échange a déjà conquis près de 5 millions de voyageurs à travers le monde.




Les adeptes du Couchsurfing par asjtours

Il n’y a pas que les canapés qui s’échangent sur le Net. Certains mettent à disposition leur machine à laver, des outils ou leur véhicule. Quand on sait qu’une perceuse ne sert que douze minutes à son propriétaire ou qu’une voiture reste 92 % du temps au parking, pourquoi, en effet, ne pas penser à en faire profiter les autres ?

Internet, un levier

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DSC_0864.JPGPhilippe Moati, coprésident de l’Obsoco, explique le développement de cette forme de consommation par l’émergence d’une conscience environnementale, mais aussi par l’impression de baisse du pouvoir d’achat ressentie par les Français. Autre facteur clé selon lui : l’essor des nouvelles technologies. Sans Internet, en effet, difficile de savoir qu’un troc de vêtements se tient à deux pas ou que M. Durand vend la tondeuse dont vous avez justement besoin. L’Obsoco souligne que 44 % des achats de produits d’occasion s’effectuent entre particuliers sur le Net. Pour certains, aller sur leboncoin.fr ou utiliser le covoiturage est devenu un mode de consommation comme un autre.«Ces consommateurs, avant tout pragmatiques, représentent près de la moitié des collaboratifs. Chez eux, cette pratique est rarement liée à un rejet du modèle de consommation actuel », précise l’étude de l’Obsoco. 

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Difficile d’établir un profil type de ces nouveaux consommateurs. Ils sont si nombreux que plus rien ne les différencie des acheteurs classiques.”  Et pour cause. Près de 4 millions de Français consultent quotidiennement leboncoin.fr, le deuxième site le plus visité de France. Et covoiturage.fr compte plus de 2 millions d’adhérents. L’occasion, l’échange ou l’utilisation à la demande sont devenus si banals que les partisans du système D pratiquent l’économie collaborative sans le savoir. Leur seul but : se procurer biens ou services au moindre coût. C’est le cas de Simon, 20 ans. Pas franchement écolo, il pratique le covoiturage. Pourquoi ? “Parce que c’est moins cher”, explique-t-il, comme une évidence. C’est aussi son porte-monnaie qui a primé quand il a acheté une portière de rechange sur leboncoin.fr. " En plus, c’était plus pratique que de la commander à un garagiste.” Parmi ces collaboratifs qui s’ignorent, on trouve aussi des accros au consumérisme. Sur un forum, Milkarion, une jeune mère de famille appelle à l’aide pour soigner son “addiction”. Elle confesse passer son temps sur leboncoin.fr à acheter des objets dont elle n’a pas besoin, juste parce que c’est moins cher”. La consommation collaborative ?Jamais entendu parler.” Chez les entrepreneurs aussi, les valeurs sont parfois reléguées au second plan. Marc Chataigner, cofondateur de supermarmite.fr, un site où l’on peut acheter des petits plats mijotés par un voisin, le reconnaît :“Ma motivation était de monter une startup, pas de changer le monde.”

"Concurrence déloyale"

Engagés, débrouillards ou juste pragmatiques, ces consommateurs génèrent de plus en plus de flux monétaires qui échappent aux circuits traditionnels et à l’État. Et ce succès agace certains professionnels. L'Umih, le syndicat majoritaire des hôteliers, a récemment exprimé son mécontentement à la ministre du Tourisme, Sylvia Pinel, qui a promis de faire évoluer la législation. En effet, depuis l'essor des locations de nuitées entre particuliers, les hôteliers estiment leur manque à gagner à 10 %. Toutefois, le ministère ne souhaite pas s’exprimer pour le moment. Déjà en 2011, les députés UMP, Bruno Bourg-Broc et Martine Aurillac, alertaient le gouvernement sur la perte de revenu fiscal pour l’État et dénonçaient “ une concurrence déloyale. ” Réponse du ministère de l’Économie : un simple rappel à la législation en vigueur. Mais Bercy, bien conscient de l’enjeu, vient de lancer un appel d’offre pour une étude sur l’économie collaborative. À ce jour, aucun organisme ne s’est vu attribué cette commande. Silence du côté du ministère de l’économie. 

Philippe Moati craint que le projet ne soit classé sans suite. .


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Même constat pour Dominique Boscher, fondateur malheureux d’une plateforme de troc qui ne fonctionne pas, labanquedutemps.com. Ce consommateur engagé souhaite une organisation à l’échelle nationale : Même un gouvernement qui prône la croissance pourrait coordonner ces échanges, éduquer la population et préparer un avenir différent.” Dans les mois à venir, Benoît Hamon doit présenter un projet de loi sur la consommation. Reste à savoir s’il intégrera la question collaborative.

R. B., C. D. et M.-A. L. B.

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