UNEblog.jpg
Cela fait vingt-quatre ans que Maryline s'entraîne au club de tir de Monts en Indre-et-Loire. Son arme favorite ? La carabine 22 long riffle à air comprimé. Elle participe régulièrement à des compétitions nationales. Son fils Étienne, 11 ans, suit ses traces depuis un an. Il tire à 10 mètres le mercredi, journée réservée aux enfants. Pour Maryline, comme pour les 150 000 licenciés de la Fédération française de tir, les carabines et les pistolets utilisés ne sont en aucun cas des armes d'autodéfense. Nous ne sommes pas aux États-Unis où le port d'arme est un droit constitutionnel. Ici, le tir est un sport qui, affirme Maryline, développe « la maîtrise de soi, la concentration ».

Pourtant, le 29 octobre 2001, en plein centre ville de Tours, Jean-Pierre Roux Duraffourt, membre d'un autre club de tir tourangeau, armé d'une carabine du même genre que celle de Maryline, a tiré sur les passants. Il a tué 4 personnes et en a blessé 7 autres. Et jeudi 24 avril 2013, un jeune passionné d'armes a abattu trois personnes sans raison apparente dans les rues d'Istres (Bouches-du-Rhône). Fanatique des armes et licencié en tir, il était depuis un an sous contrôle judiciaire pour port d'armes prohibées et devait pointer tous les 15 jours au commissariat de la ville. Des faits-divers sans doute exceptionnels – les tueries de masse n'existent guère en France : moins de 5 en dix ans – mais rien ne permet d'assurer que nous sommes définitivement à l'abri. Car des armes, en France, il y en a. Et beaucoup.

Un tiers des français armé

« Une arme à feu, ce n'est pas plus dangereux qu'une voiture, se défend le responsable de l’armurerie Mecarm, à La Riche. Si vous enfoncez une vitrine de magasin au volant de votre véhicule, vous faites autant de victimes qu'avec un fusil. » Peut-être, mais le nombre de voitures en circulation en France, on peut l'estimer avec précision. Le nombre exact d'armes à feu légales en circulation dans l'Hexagone est, lui, totalement flou. Agrippa, le fichier officiel qui recense les propriétaires en comptait environ 3 millions en 2012. L'Observatoire des armements de Lyon (Obsarm) en dénombrait, lui, presque 20 millions pour la même période. « Actuellement, le fichier officiel n'est pas très fiable », confirme Patrice Bouveret, directeur de l'Obsarm.

Fichier audio intégré

Estimer le nombre d'armes légales relève du défi. Les armes illégales, de l'impossible.

flicblog.jpgLes amateurs d'armes font remarquer qu'un fusil n'est rien sans celui qui l'utilise.« Ce n'est pas l'arme qui est dangereuse, c'est celui qui la porte », récite d'ailleurs Maryline. La majorité des détenteurs sont des chasseurs. La Fédération nationale des chasseurs (FNC) estimait en 2012 que 1,25 million de Français avaient un permis de chasse. En cinq ans, le nombre de candidats reçus à l'examen a augmenté de près de 10 %. Les tireurs sportifs sont dix fois moins nombreux, mais l'activité bénéficie du même engouement grandissant : 10 % d'inscrits en plus depuis 2010. Mais les armes à feu ne sont pas uniquement des objets de loisir : certains professionnels y ont aussi légalement accès à condition qu'ils justifient de la dangerosité de leur activité. Les plus nombreux sont bien évidemment les fonctionnaires de police, dont le port d'armes est régi par le par un règlement spécifique. Mais ils ne sont pas les seuls, d'autres professions, auxquelles on pense moins, possèdent ce droit : convoyeur de fonds, bijoutier... En juillet 2012, à Paris, un bijoutier sexagénaire a abattu son braqueur avec un revolver de marque Manhurin. Et puis, il y a les collectionneurs, dont le nombre exact reste inconnu. « Je possède plus de cinquante armes anciennes en état de fonctionnement », confie un habitué du club de tir de Monts. Lorsque André Dorne, le responsable du club, nous emmène voir le champ de tir à 50 mètres, nous constatons que certaines de ces armes sont capables de perforer des structures en fer. Et ces reliques, nettement plus puissantes que les armes de tir homologuées, sont en vente libre.

Une législation bancale

La détention de carabines de tir et de fusils de chasse est donc  réglementée. Mais la législation en vigueur présente plusieurs failles : elle n'a pas évolué pendant plus de soixante-dix ans et ne tient pas compte de toutes les améliorations techniques dans ce domaine. Une nouvelle loi a bien été votée le 6 mars 2012 mais n'entrera en application qu'en janvier 2014. Elle introduit une nouvelle classification établie en fonction de la dangerosité et non plus des munitions : les armes de guerre, interdites à l'acquisition et à la détention, celles de chasse et de tir, soumises à déclaration et, enfin, les armes de collection qui restent en vente libre. Cette reclassification, décidée dans un « contexte d’augmentation des violences avec utilisation d’armes à feu », selon la préfecture de Tours, n'est qu'une simplification du classement. Elle ne changera rien sur le fond.

Pour détenir une arme de chasse ou de tir, les pièces justificatives à fournir sont peu nombreuses. Il faut un permis de chasse et avoir plus de 18 ans ou une licence de tir et un certificat médical. Ce dernier montre vite ses limites. En effet, certains états pathologiques sont difficiles à détecter, même après un examen approfondi. Les médecins ne peuvent juger de l’aptitude physique et psychique des personnes que le jour J, sans pouvoir s’engager pour l’avenir. En décembre 2012, un tireur sportif sétois a tué par balles ses deux voisins parce qu'il ne supportait pas la musique qui s'échappait de leur appartement. Soigné pour une dépression, il possédait six armes et plusieurs milliers de munitions en toute légalité. Un cocktail détonnant. « Le ministère de l'Intérieur est bien conscient que le diagnostic et le manque de suivi peuvent être un problème mais il ne fait rien», explique la préfecture de Tours. Autre question sensible, il n’y a aucune limite d’âge, que ce soit pour la chasse ou pour le tir. La capacité à manier une arme pouvant peser plusieurs kilo est nettement réduite l'âge venant. Un véritable danger non seulement pour l'usager, mais aussi pour son entourage. «Je vois beaucoup de papis qui viennent pour renouveler des autorisations alors qu'ils ne sont plus capables de se servir d'une arme lourde correctement», raconte un policier. Un peu comme ces petits vieux qui font régner la terreur sur les routes parce que le permis de conduire leur a été délivré à vie.

Jusqu'en 2005, il était possible de détenir une arme sans licence de tir ni permis de chasse. Il suffisait d'habiter dans un endroit isolé ou s’être déjà fait cambrioler et donc craindre pour sa sécurité. L’autorisation de détention était alors délivrée pour cinq ans, et on ne prenait pas la peine de vérifier si la personne savait manier ou non les armes. Et ils sont nombreux à avoir gardé leur pétoire alors que le délai a expiré. Le plus souvent, il s’agit de personnes âgées qui ont oublié de la rendre ou d'en renouveler l’autorisation. Qui s’en inquiète? « Ni la préfecture ni la police n’a le temps d’aller les contrôler », explique la responsable du service des armes de la préfecture de Tours.

Etiennetireblog.jpg

Contourner le circuit de vente

Avec Internet la situation ne s'est guère améliorée. Et ce même si l’on n’a pas les autorisations ni les permis nécessaires. Sur eBay, le premier site d’enchères virtuelles, la vente d’armes ou d’articles qui s’y rattachent est carrément interdite. Les vendeurs les plus sérieux, les armuriers notamment, demandent des justificatifs avant de les livrer. Mais d'autres, moins scrupuleux, permettent d'importer des armes sans autorisation ni vérification de quoi que ce soit. En quelques clics, on accède à tout un tas d'armes à feu et d'armes blanches. Sur le site suisse Haha.ch, par exemple, un colt python calibre magnum (avec lunette de visée et valise) coûte 4 000 francs suisses (3 200 euros). Et la déclaration n'est pas obligatoire. La commande est envoyée par courrier. On pourrait penser que les autorités déploient des moyens pour lutter contre ce détournement de la loi. Il n'en est rien. Interrogés sur le sujet, ni les cyberdouaniers ni l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) ne sont en mesure de savoir combien d’armes sont achetées en ligne. « On ne peut pas contrôler ce marché parallèle », avoue la préfecture.

Se procurer une arme est finalement un jeu d'enfant. A la mi-janvier, un homme a été arrêté à Fréjus alors qu'il venait d'acheter, en une seule fois et tout à fait légalement, 70 fusils. Il comptait les revendre en Algérie et en Tunisie. Sur Youtube, des vidéos expliquent en quelques minutes comment s'armer rapidement et légalement. Sur un forum, on peut lire l'inquiétude d'un homme venant de commander un AK47 sur un site et qui, devant s'absenter de son domicile, se demandait si cela ne poserait pas de problème avec La Poste. L'auteur de la tuerie d'Istres a avoué avoir acheté son arme (également un AK47) sur Internet. "Ce n'est pas normal que l'on puisse acheter une kalachnikov sur internet", s'est insurgé Manual Valls qui a affirmé que « la lutte contre ce trafic des armes est une priorité ».

Car le problème majeur de ces dernières années, c'est la circulation des armes illégales en France. L'arsenal impressionnant de Mohammed Merah en est un exemple. Un véritable matériel de guerre est introduit sur le territoire, composé notamment de mitraillettes comme les kalachnikov. Ces dernières sont régulièrement utilisées dans les règlements de compte des quartiers nord de Marseille. Le nombre d'armes illégales en France est comme celui des manifestants, variable selon les sources. Entre 3 et 7 millions pour la police. Plutôt 10 millions d'après certains spécialistes. Ce qui ajouté au nombre d'armes légales représente un sacré arsenal. Auquel la nouvelle règlementation ne changera rien.

M.D.A, A.H., B.L.


Pour en savoir plus :

En France, aux Etats-Unis : les armes des deux côtés de l'Atlantique
La loi des armes
Les tueries, ça arrive aussi près de chez vous
Des millions d'armes en circulation sur internet