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Remington de 1858. "Ça vous dégomme son bonhomme à 75 mètres !"



« La France n'est pas l'Amérique, on n'a pas la culture de l'arme. » Même le président de l'Union française des amateurs d'armes (UFA), Jean-Jacques Buigné, s'accorde à le dire. Un petit tour sur Internet et à la bibliothèque du coin le confirme très vite: des experts francophones sur la culture des armes aux États-Unis, on en trouve une ribambelle. Pour la France, pas un seul. Le sujet n'ébranle pas les foules. C'est vrai qu'ici, le dimanche, on mange du fromage avec une bonne bouteille de vin, plutôt que d'apprendre comment entretenir le colt de papa, en attendant de recevoir son AK47 commandé chez La Redoute.

Fierté républicaine

Instagramblog.jpgOutre-Atlantique, de l'arrivée des Espagnols à nos jours, la détention et le port d'armes ont toujours fait partie du folklore. Celles-ci ont joué un rôle prépondérant dans la conquête de l'Ouest et, à la fin du XVIIIe siècle, le droit pour tout citoyen de détenir et porter une arme a été introduit dans la Constitution dès le second amendement. C'est-à-dire juste après les libertés de religion, d'expression et de réunion. Les Américains tiennent à ce droit comme à la prunelle de leurs yeux et il est impossible d'en imaginer la suppression complète dans un avenir proche. Les lobbies ont un pouvoir énorme et la National Riffle Association (NRA), le principal lobby pro-armes, défend toutes griffes dehors ce droit constitutionnel. Bref, les armes sont ancrées dans la culture américaine, depuis longtemps et pour longtemps encore. Cependant, la tuerie de Newton a eu un retentissement exceptionnel et le traumatisme, cette fois, est bien plus profond. Au point qu'un peu plus d'un mois après le drame, le 21 janvier, Barack Obama a légitimement insisté sur le contrôle des armes dans son discours d'investiture.

Flinguer en famille

Si la loi diffère d'un Etat à un autre, une simple carte d'identité suffit pour acheter des armes dans la majeure partie du pays. Il y en aurait environ 200 millions en circulation. En vente chez l'armurier, sur Internet, dans n'importe quel catalogue de vente par correspondance... elles sont ultra-accessibles. Une banque du Dakota du Nord, a même eu l'idée étrange d'en introduire dans son programme de fidélité. Plutôt qu'un appareil à raclette ou un coffret cadeau, les clients réguliers peuvent donc gagner des armes. Mais l'une des attractions favorites des amateurs reste les « Gun shows », les foires aux armes. On s'y rend en famille, on s'extasie devant l'arsenal en exposition, on essaye quelques modèles derrière le stand et on repart bienheureux, le sac rempli de munitions. Dépassés les petits revolvers dissimulés dans les tables de nuit et les commodes des calmes banlieues: aujourd'hui, la mode est aux armes de guerre. Cette année encore, de nombreux Américains ont eu la grande joie de trouver des fusils d'assaut sous leurs sapins le matin de Noël. Ère du partage en ligne oblige, ils se sont empressés de poster des photos de leurs nouveaux joujoux sur Instagram qui regorge désormais de clichés plutôt cocasses.

Aux armes citoyens

Ce rapport intime et banalisé entre les Américains et leurs flingues fascine. Mais la France aussi a un rapport particulier aux armes à feu. C'est ce que démontre Paul Lycurgues, chercheur en sciences politiques, dans son livre Aux armes citoyens! Plaidoyer pour l'autodéfense. Si la poudre a conquis l'Amérique, elle a aussi assuré la réussite de la Révolution française. Les fusils et autres pistolets récupérés à la Bastille auront permis au peuple de résister à l'Europe venue apporter son soutien à la monarchie. La bataille décisive de Valmy en septembre 1792 permit d'asseoir la Révolution et est à l'origine du mythe du citoyen en armes, qui a conduit à la création du service militaire. La démocratisation de l'accès aux armes est une victoire du peuple: il a le droit d'assurer sa propre défense (droit qui a perduré jusqu'en 1935). et de chasser sans être accusé de braconnage. La tradition de la chasse reste aujourd'hui l'héritage le plus gravé dans la culture populaire.

La guerre des répliques

Si la chasse tenait ses origines de nécessités alimentaires, c'est désormais un loisir qui a le vent en poupe. Il occupe aujourd'hui 1,25 million de Français, un nombre en constante augmentation. Le goût de la gâchette existe bel et bien chez nous. Un habitué du club de tir de Monts a vu naître en lui une véritable passion pour les armes anciennes il y a plusieurs dizaines d'années. Il en possède aujourd'hui plus d'une cinquantaine, quasiment toutes fonctionnelles. Il est venu s'entraîner avec un pistolet Remington de 1858 encore en parfait état de fonctionnement, une relique de la guerre de Sécession. Pour se procurer ce genre de jouets, il existe une cousine lointaine des Gun shows: la bourse aux armes anciennes et de collection. Rien de neuf, bien évidemment. Mais ces salons, où circulent des milliers de reliques fonctionnelles, brassent des milliers de visiteurs et ont lieu très fréquemment: 12 sont prévus rien que pour le mois de février. Moins meurtriers mais témoins de ce même goût de l'arme les laser games, airsoft et autres paintball se développent à une vitesse fulgurante depuis une vingtaine d'années. La chaîne Laser Game Evolution compte à elle seule plus de 60 établissements, dont le premier a ouvert en 1996. La Fédération de paintball sportif recense plus de 80 associations. Jouer à la guerre dans des conditions réalistes devient un passe temps de plus en plus répandu. Quasi-identiques aux vraies, des armes d'airsoft ont été utilisées comme menace lors de nombreux braquages et posent de ce fait un problème d'éthique. « Les fabricants ont essayé d'en produire qui ne ressemblaient pas trop aux vraies. Mais elles avaient l'air de joue­ts. Alors ça n'a pas marché », explique Jean-Luc Audet, responsable d'une armurerie à La Riche. Ce qui plaît, c'est de se rapprocher toujours plus des conditions réelles d'utilisation de ces armes. Mais où s'arrêter?

Marion DE AZEVEDO

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