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« Nous ne nous laisserons pas dicter une vision du monde qui n’est pas la nôtre », affirmait Jean-Marc Ayrault dans un entretien à Paris Match le 21 novembre 2012. Sa cible ? Les requins de la finance, les opposants au mariage gay ? Non, les militants antiaéroport de Notre-Dame-des-Landes qui empoisonnent la vie de l’ancien député maire de Nantes devenu Premier ministre.

DSC06436.jpgÀ 20 kilomètres au nord de Nantes, le transfert de l’aéroport coince auprès de la population locale. L’idée est née en 1965, elle est ressortie des cartons et de la naphtaline au début des années deux mille. Promis au groupe Vinci avec une ouverture prévue en 2017, le projet a été reconnu d’intérêt général. Pourtant les riverains se sentent floués. L’enquête d’utilité publique réalisée en 2006 fut une parodie de débat. Sur les 16 550 contributions recueillies, 10 393 personnes exprimaient leur refus. Au final, comme d’habitude, l’avis du commissaire enquêteur a fait loi. « On mène le débat public pour être conforme à la loi et à aboutir au projet le plus pertinent, pas pour prendre en compte l’avis des gens », affirmait, dans Télérama, l’avocate et ancienne ministre de l’Environnement Corinne Lepage.

Dès lors la résistance s’organise. La zone d’aménagement différé (ZAD) est occupée. Les opposants remettent la désobéissance civile sur le devant de la scène. Les anciens du Larzac, cette lutte paysanne pacifiste et longue (1971-1981) qui fit plier l’Etat, reconnaissent, dans Libération, les “zadistes” comme leurs dignes héritiers. Un adoubement qui n’est pas du goût des dirigeants socialistes. Pourtant le conflit nantais est bien le symptôme d’une crise de la démocratie, comme le souligne le philosophe Dominique Bourg dans Télérama : « Il y a quarante ans, au Larzac, c’était l’Etat central qui était sur la sellette, pour un projet militaire. Aujourd’hui, c’est la démocratie locale, pour une question civile. »
Les antiaéroport se sont fédéré et ont multiplié les actions. L’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport (Acipa) mobilise 3 360 opposants. Le 17 novembre 2012, entre 13 000 et 40 000 manifestants (suivant les sources) ont défilé dans les rues de Nantes. La contestation a rencontré alors un écho national : des élus sourds aux revendications, des citoyens qui se sentent oubliés, tout le monde s'est senti concerné. Ce que confirme un sondage Opinionway réalisé en décembre 2012. Les Français estimaient à 85 % que les dirigeants ne tenaient pas compte de leur avis.

Elu et désobéissant

Face à cette déconnexion politique certains font un choix ultime : ils désobéissent à la loi pour faire entendre leurs idées. Elu et désobéissant. Un paradoxe qu’assume Gilles Deguet, vice-président du conseil régional Centre et faucheur volontaire. « Quand la loi est en retard sur la vie de la société, il faut la changer. On est parfois obligé de secouer les choses en passant par la désobéissance. » Engagé depuis la lutte des Lip en 1973, ce jovial sexagénaire à la barbe poivre et sel n’a rien perdu de sa fibre militante. En 2010, il participe à la destruction de tournesols mutés. Solidaire des trois faucheurs inculpés le 26 novembre à Tours, il fait partie des 117 personnes qui demandent à être jugées à leurs côtés. L’engagement de ce retraité de l’Education nationale l’a autrefois mis dans une position difficile vis-à-vis de son employeur. « Ça m’aurait beaucoup peiné de perdre mon travail. » S’il n’a pas été traduit en conseil de discipline, c’est uniquement pour éviter la polémique. Il s’en est sorti avec une simple amende. Aujourd’hui, un procès pourrait lui faire perdre son siège au conseil régional. « J’assume les risques », assure-t-il.

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Certains sont prêts à sacrifier leur bien le plus précieux : leur liberté. Braver la loi peut coûter cher. Dominique Broc le sait. À 23 ans, il se fait arrêter en revenant de Hollande avec sa consommation de cannabis. Trois kilos qui vont peser lourd. Verdict : dix-huit mois de prison. Sa femme est enceinte, Dominique découvrira son fils sur un polaroïd. À sa sortie, l’enfant marche déjà. Une plaie encore à vif. D’autant que sa condamnation lui a fait perdre ses droits civiques. Depuis, il cultive et milite pour la dépénalisation du cannabis. « Je me suis juré que tant que cette loi serait là, je la combattrai.  Je sais que la police peut débarquer du jour au lendemain. Mais c’est mon combat. Je risque trente ans de prison et j’irai jusqu’au bout. La grève de la faim et même le déni de soin s’il le faut. » Jean-François, son ami de longue date, milite à ses côtés. Père de famille et éducateur spécialisé, il est, lui aussi, prêt à tout pour faire entendre sa voix. Il dénonce l’hypocrisie des pouvoirs publics qui cherchent à étouffer leur revendication : “Les autorités prennent un gars pour l’exemple. Et pouf, ils détruisent sa vie. La dernière fois, un copain s’est fait embarquer menottes aux poignets devant ses enfants pour deux ou trois pieds d’herbe thérapeutique. »  Sa médiatisation grandissante fait de Dominique Broc une cible. Après une perquisition à son domicile, il est placé en février dernier en garde à vue pour détention illégale de cannabis et refus de prélèvement ADN. Une arrestation qui ne l'empêche pas de se rendre à la préfecture, le 4 mars, pour déposer les statuts du Cannabis Social Club. Ce dernier a une brève vie officielle. Le 20 juin, le tribunal de grande instance de Tours prononce sa dissolution. Dominique Broc, quant à lui, a été condamné en avril par le tribunal correctionnel de Tours à six mois de prison avec sursis et 2000 euros d'amendes pour détention de cannabis et à deux mois de prison avec sursis et 500 euros d'amendes pour refus de test ADN. Il a fait appel.

Combat de Box

Le banc des accusés est en train de devenir un passage obligé. Procès rime souvent avec condamnation en France. De 1998 à janvier 2012, les faucheurs volontaires ont fait face à 28 procès et 13 en appel. Résultat : 4 relaxes. Néanmoins les condamnations sont minimes. Catherine Lison-Croze, ancienne avocate, estime qu’au pénal « les juges dissocient les faits, l’acte et l’intention. Dans le cas de désobéissants, l’intention – par nature désintéressée – joue beaucoup dans le verdict ». Les militants ont un but : faire de leur procès un événement politique et médiatique. Pour leur défense ils invoquent l’état de nécessité prévu par l’article 122-7 du Code pénal. Au delà du jugement, c’est un « combat idéologique dans lequel les militants essaient de porter un autre regard sur la société », note Graeme Hayes, spécialiste des mouvements sociaux. Selon lui, la tolérance des juges a une cause plus politique : ils « évitent les peines de prison ferme pour ne pas transformer les militants en martyrs ».

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La désobéissance civile se généralise en France depuis une vingtaine d’années. Graeme Hayes l’explique par plusieurs facteurs : « Une économie qui prend le pas sur le politique, une différence idéologique ténue entre la droite et la gauche et un manque de projet pour transformer la société de la part de la gauche. » La société civile est-elle pour autant en ébullition ? Le livre Indignez-vous de Stéphane Hessel n’a été un succès qu’en librairie avec 2 millions d’exemplaires vendus. Alors que le 15 octobre 2011, 500 000 indignés défilaient dans les rues de Madrid, à Paris, ils n’étaient que 500. Une preuve, pour Albert Ogien, sociologue et auteur de Pourquoi désobéir en démocratie ?, que « la France serait finalement un pays peu démocratique. La société civile est cadenassée par les partis et les syndicats. L’élection présidentielle au suffrage universel met trop en avant l’idée du chef ». Rémi Filliau, 29 ans, partisan de la désobéissance civile, martèle : « Un vote tous les cinq ans, ça ne suffit pas. » Le fossé se creuse entre citoyens et politiques.

faucheurs2.jpg« Les gens acceptent moins d’être les soldats de plomb des grandes centrales politiques ou syndicales. Ils préfèrent les actions plus concrètes, sans doute plus efficaces et plus valorisantes », assure Nicolas Andry membre du Réseau éducation sans frontière (RESF). Un ressenti que partage Rémi Filliau : « Je n’avais jamais milité avant, car je n’adhérais pas à la forme. Bloquer une fac, par exemple, je trouve ça contre-productif, et on ne s’attaque pas au fond du problème. Quant aux manifestations, on dirait des marches funèbres. » Il rejoint le collectif des Désobéissants créé en 2006. Aujourd’hui, formateur, il initie les nouveaux activistes aux techniques de l’action directe non-violente lors de stages. Quelque 10 000 personnes sont inscrites sur la mailing-list en France. Ils reçoivent l’actualité des rassemblements et choisissent les causes qui leur tiennent à cœur. De l’opération antipub à l’action écologiste en passant par le soutien au peuple palestinien, ils militent à la carte. L’organisation en réseau est moins contraignante, « plus adaptable à l’individu », analyse Nicolas Andry. « Cette mobilisation de la société à la carte existe depuis une dizaine d’années, confirme Gilles Luneau, journaliste et coauteur avec José Bové de Pour une désobéissance civique. Les gens savent ce qu’ils ne veulent pas, mais pas trop ce qu’ils veulent. C’est parce qu’ils sont sûrs d’être contre une situation qu’ils s’engagent. »

Nouveaux modèles politiques

La société civile avec son organisation en réseau et sa culture de l’échange influe sur les partis politiques. La primaire du parti socialiste d’octobre 2011 était ouverte à tous les citoyens inscrits sur les listes électorales en contrepartie de 1 euro et d’une déclaration d’adhésion aux valeurs de la gauche. Participer sans s’encarter, une réalité que les partis commencent à intégrer. « Il y a en jachère de nouveaux modèles politiques qui sont en train d’émerger. La société civile dépasse les vieux systèmes politiciens, elle fonctionne de manière globalisée », constate Gilles Luneau.

Redonner au citoyen sa place au cœur du processus démocratique, c’est un défi que certains Etats tentent de relever. L’Islande a élaboré sa constitution en utilisant Internet. Fin 2010, les Islandais ont élu un conseil de 25 personnes pour rédiger le projet constitutionnel. Grâce à une page Facebook, une chaîne sur Youtube et un profil sur Twitter, les citoyens ont pu proposer des amendements en ligne. Haut débit pour haut débat. Plus de 12 % des 317 000 Islandais ont posté une contribution. En octobre 2012, ils l’ont adopté par référendum. Le dernier juge sera le Parlement.
Pas sûr que l’exemple islandais soit adaptable en France et à ses 65,5 millions d’habitants. Pourtant, le besoin est pressant. Un sondage d’Opinionway révèle que 54 % des Français ont le sentiment que la démocratie fonctionne mal. Ils n’étaient que 48 % en 2009. En 2013, sur la base du rapport Jospin, les parlementaires s’attèleront au « renouveau démocratique ». Il y a urgence à réenchanter « La démocratie du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Un problème à prendre à bras le corps électoral.

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