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En 2012, selon le ministère de l’Éducation nationale, un peu plus de 2 millions d’élèves s'amusaient dans les cours de récréation des 8 800 établissements d’enseignement privés du premier et du ­second degrés, à 97 % catholiques. De septembre à juin, à l’instar de leurs ­homologues du public, ils apprennent leurs leçons, jouent, rencontrent des camarades. Mais si tout est pareil, pourquoi inscrire son enfant dans un établissement privé plutôt que public ? Les réponses sont variées mais quasi toutes soulignent en creux les carences de l'école publique.



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Les nouveaux élèves sont en majorité des « clients de passage » qui alternent entre privé et public. Ainsi, chaque année, dans les collèges et lycées, ils sont entre 200 000 et 300 000 à faire des allers- retours entre le public et le privé. Ce phénomène, appelé « zapping scolaire » par le sociologue de l’éducation Alain Léger, s’accroît depuis vingt ans. Car le choix d’inscrire son fils ou sa fille en école privée ne repose plus ni sur l’exigence d’une instruction religieuse ni sur les convictions politiques. Le pragmatisme prime. L’enquête du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) de 2004 montre que seuls 14 % des parents ayant placé leur enfant dans le privé considèrent l’éducation religieuse comme une « raison très importante » dans leur prise de décision. Cela la place en dernière position, derrière la proximité du domicile (24 %). Rien d’étonnant. Si la population française se déclare pour les deux tiers catholique, elle est fort peu pratiquante. Un sondage réalisé en 2009 par l’Ifop indique que seulement 4,5 % des personnes se ­déclarant catholique, vont à la messe tous les dimanches.

La réussite des enfants en ligne de mire

Par leur choix, les familles pensent mettre toutes les chances du côté de leur enfant afin qu’il réussisse à l’école. Alain Léger affirme que le zapping est lié, dans un cas sur deux, à l’échec scolaire de l’élève. Ainsi, il n’est pas surprenant de retrouver en tête des critères des motivations « très importantes » l’épanouissement des écoliers (76 %) ou un meilleur encadrement (81 %). Mme Alibert, mère de cinq enfants et présidente de l’association de parents d’élèves de l’institution Saint-Martin, à Tours, considère, comme 67 % des familles, que la raison la plus importante est la transmission de valeurs morales. « Le voisin compte, on n’est pas seul au monde. On est dans la génération ­enfant-roi et dans des écoles comme Saint-Martin il n’y a pas d’enfants rois. Chacun a sa place mais avec ses particularités, ses difficultés, ses qualités, ses ­défauts », affirme-t-elle. Elle concède cependant que la mixité sociale n’est pas aussi développée que dans un établissement public.

72_dpi_ecole_blog_IMG_8349.jpgLes motivations premières des parents montrent bien que leur ­décision de quitter l’enseignement ­public est liée à un sentiment de ­carence de ces établissements. Ils ne sont pourtant que 33 % à l’affirmer clairement. L’insatisfaction est toutefois manifeste. « Nous sommes dans un département sinistré où les moyens sont insuffisants pour que l’école ­publique puisse fonctionner comme il se doit », confie Delphine, mère au foyer vivant en Seine-Saint-Denis. Son conjoint Miguel, régisseur ­lumière, et elle ont inscrit Merlin dans une école privée dès son entrée au CP. Le non-remplacement des instituteurs absents, c’est ce qui ­révolte le plus Delphine. Une situation ancienne dénoncée par les inspecteurs de l’Éducation nationale du département dans une lettre adressée au ministre le 18 septembre 2012 : « Certaines classes ne disposent pas d’enseignants et, dans la plupart des circonscriptions, aucun remplacement ne peut être assuré. »

En jouant la carte du privé, les familles qui le peuvent profitent de toutes les possibilités scolaires à leur disposition. Elles sont persuadées que cela bénéficiera à leur enfant. Mais, dans les faits, public et privé sont au coude à coude sur bien des plans. Plus de 95 % des établissements privés sont « sous contrat ». Ils doivent donc accueillir tous les élèves sans distinction et ont obligation de respecter les programmes scolaires de l’Éducation nationale. En contrepartie, l’État paye leurs enseignants. Les contenus des enseignements sont donc identiques dans le public et dans le privé. Mais ce dernier doit séduire pour être rentable. Sites internet, publicités dans les journaux locaux, affichages, tous les moyens sont bons pour mettre à l’honneur les supposés points forts de ces établissements. À Caen, le portail de l’institut Saint-Joseph est orné du texte suivant : « Accueil des tout petits petits : une classe pour les moins de 3 ans, 6e bilangue : anglais + chinois, école maternelle bilingue anglais (une heure et demie par jour). » L’objectif est clairement d’attirer des familles qui cherchent l’excellence pour leurs enfants alors même que des filières européennes sont proposées dans les établissements publics de la ville.

Cherchez la différence

Les parents viennent aussi chercher un cadre et des valeurs dans le privé. Mais quelles garanties ont-ils ? Au niveau national, aucune. Les établissements privés ne font état d’aucun chiffres concernant les violences et le climat scolaire, contrairement au public. Les actes d’incivilité et de violence y existent pourtant bien. Un matin, Elora et ses camarades d’un lycée privé de Rennes ont retrouvé leurs projets artistiques recouverts de peinture et d’excréments. Les auteurs de ces actes identifiés parmi  les élèves ont été exclus. Comme dans le ­public, la discipline est régulée au niveau de chaque établissement qui fixe son règlement intérieur en fonction de sa population et du souhait des parents d’élèves. Le cadre, c’est aussi la façon dont les élèves sont pris en charge dans les classes. Contrairement à une idée répandue, il y a en moyenne un peu plus d’élèves par classe dans le privé, jusqu’à la fin du collège. La tendance s’inverse au lycée : un professeur y fait cours à 26 élèves en moyenne dans le privé, contre 29 dans le public.

72_dpi_blog_encore_IMG_8356.jpgLe privé joue sur ces valeurs ajoutées mais pour quels résultats ? En réalité, les taux de réussite au baccalauréat, par exemple, ne présentent pas de différences significatives comme le prouve la comparaison des classements réalisés par l’Éducation nationale, L'Express ou ­encore L’Étudiant. A Tours, les deux meilleurs établissements sont les ­lycées Saint-Grégoire (privé) et Descartes (public) avec respectivement 96 et 95 % de réussite.

Dans les faits, les deux enseignements sont équivalents sur bien des points. Une différence notable demeure, le prix : 350 euros par an au primaire, 450 au collège et 600 au lycée en moyenne. Auxquels s’ajoutent des tarifs exorbitants de demi-pension. Et ce, même si des systèmes de bourses sont proposés dans certains établissements privés. 

La famille Aubrun habite une grande maison dans la banlieue populaire de Rouen. Ils élèvent leurs cinq enfants dans la foi catholique. Une foi qu’ils vivent tous à fond, très engagés dans leur paroisse. L’aîné a seulement 9 ans, il est pour l’instant dans le privé, comme ses frères et sœurs. Pourtant, quand les parents discutent de leurs futurs parcours scolaire, ils envisagent de les inscrire au lycée public de la ville. Et ce en raison de leur façon de vivre la religion. Ils expliquent : « Le lycée privé de notre ville est sélectif. Il favorise une ambiance de compétition et n’a pas d’ambition humaniste. » La mixité sociale et les projets proposés dans le lycée public, en revanche, correspondent davantage à leurs aspirations.

Quand les catholiques préfèrent l’école publique pour ses vertus et que les athées inscrivent leur enfants dans le privé, c’est que l’école à la carte est plus qu'entrée dans les mœurs. Elle fait parti du paysage.

A. L., T. L. B. et M. V
Photos : Arnaud Houdelette, D. R.

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