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Baraquements au lieu-dit "La Chateigne" (photo P. R.)

Enlisement, combat de boue, deux images qui collent aux Pataugas du Premier ministre à l’évocation de Notre-Dame-des-Landes (NDDL). Le 29 janvier, la Cour de cassation a décidé d’attendre la fin de tous les recours administratifs concernant la zone d‘aménagement différé (ZAD). Un arrêt qui offre un répit d’un an ou deux aux habitants et porte un coup d’arrêt au projet d’aéroport qui jusqu’alors avançait tel un rouleau compresseur. Sur la ZAD – rebaptisée « zone à défendre » – la résistance hétéroclite, qui s’est fédérée autour des résidents et des paysans locaux, s'est installée pour passer l’hiver.

Les habitants des hameaux concernés vivent tous sous le coup d’une expulsion. Mais ils se cramponnent à leurs fermes, une quinzaine, encore épargnées par les bulldozers. Tous ne comprennent pas le ramdam que génère ce projet d’aéroport : les survols de l’hélicoptère de la gendarmerie, les barrages, le fichage de la population. « Ils fouillent tous les jours les cartables des gosses, les sacs et même les cadeaux d’anniversaire pour voir s’il n’y a pas d’armes dedans », s’emporte Christiane, mère de deux ados. Elle et son mari refusent de quitter leur maison des Fosses-Noires. Dans la grange mitoyenne, ils hébergent des zadistes – nom des occupants de la ZAD. La solidarité, l’entraide, les liens chauds, l’amitié comme réponse impertinente à la froideur d’un arrêté préfectoral d’expulsion.

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Carte de la ZAD

A NDDL, l’hiver s’est installé. Fin janvier, le chiffre de 200 squatters qui circule un peu partout paraît exagéré. « Il y a des copains à Nantes pour soutenir ceux qui passent au tribunal – trois jeunes ont été condamnés à une interdiction de séjour en Loire-Atlantique –, d’autres sont partis à Lyon pour protester contre la ligne à grande vitesse Lyon-Turin. Mais c’est vrai que depuis qu’il fait vraiment froid, il y a eu pas mal de départs », reconnaît Allan, un jeune resté sur place depuis le Festizad (festival de musique organisé début janvier par les opposants à « l’Ayraultport »). Les conditions spartiates, l’absence d’eau courante, d’électricité, l’humidité qui pénètre partout et le thermomètre qui affiche – 4 °C la nuit mettent à mal la résistance des zadistes. L’un d’eux a dû être évacué à cause d’une embolie pulmonaire. Depuis les affrontements de la mi-octobre, le sol du potager a été pollué par les capsules de gaz lacrymogène. Le ravitaillement ne tient plus que par la solidarité des paysans locaux et la récupération des invendus des commerces voisins.

Une solidarité qui réchauffe le cœur

Sous le chapiteau de la cantine, chacun vient chercher une chaleur. La toile jaune et rouge et surtout un repas chaud, souvent à base de riz, de pâtes ou de haricots redonnent des couleurs aux zadistes. En bonne place trône Aristide, 65 ans. « C’est mon nom de guerre », déclare-t-il. Depuis 2006, il est mobilisé contre « l’Ayraultport ». C’est un personnage. Dreadlocks grisonnantes, sept épaisseurs de vêtements, le bonhomme est affable, l’œil plein de malice. Il vient de se faire prendre à partie par cinq jeunes, des « vrais rouges ». Ils lui reprochent de tenir un carnet avec des noms. Ils le lui ont confisqué. La paranoïa gagne aussi certains esprits. Aristide serait en train d’écrire un livre, une histoire romancée de la ZAD promis aux éditions Gallimard. Il faut dire qu’il a été le témoin de bon nombre d’évènements. Comme l’opération d’expulsion César du 16 octobre dernier. Elle a fait des centaines de blessés et détruit les cabanes, même celles juchées dans les arbres. Certaines avaient été construites par des élagueurs venus des Ardennes. Un patron avait proposé à ses ouvriers de passer leurs congés avec lui, sur la ZAD. Une solidarité qui réchauffe les cœurs et qui souligne la légitimité de la lutte, son rayonnement national aussi, voire international. Plus d’une centaine de comités de soutien ont vu le jour à travers la France. Comme un pied de nez, Radio Klaxon a piraté la fréquence 107.7 d’autoroute FM, propriété du groupe Vinci. Ses programmes sont en français et en anglais. Elle émet sur toute la zone, informe en temps réel des manœuvres policières et coordonne la riposte.

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CRS et gendarmes mobiles tiennent des barrages filtrants (photo S. F.)

C’est une atmosphère de guérilla bocagère qui règne sur NDDL. Pour riposter aux offensives policières, les zadistes ont des masques de plongée, des raquettes de tennis et des couvercles de poubelle. Ils s’inventent une autre société dans laquelle le bricolage tient une place centrale. Les militants les plus déterminés tiennent les barricades à l’orée de la forêt de Rohanne. Ils dorment sur place dans des baraquements faits de tôles, de planches, de bâches, de meules de foin. « Ici, t’es chez les lascars ! » annonce fièrement l’un d’eux, jean, bottes et parka boueux, casquette et foulard sur le visage. Ils sont à 300 mètres d’un barrage de gendarmes. Ils ont 20 ans. Le maquis de NDDL, c’est leur espace de liberté, leur espace de lutte initiatique. C’est pour cet idéal que Geneviève et Camille, 16 et 17 ans, ont fugué en décembre dernier pour rejoindre la ZAD. Elles sont depuis rentrées chez leurs parents en Haute-Loire.

Refugié dans un taillis, Nico, un gars du cru, organise son fortin. Bientôt un an qu’il habite cette cabane en bois, cachée par les bosquets de ronces et entourée d’arbres et d’eau. Il en a fermé l’accès par un véritable pont-levis. Aidé par des zadistes, il creuse des tranchées et forme des buttes dans lesquelles il plante des tiges de bambous affutées. La stratégie est purement défensive. Une façon de se donner du courage explique Camille (un pseudo courant sur la ZAD parce que passe-partout. Il ne trahit ni l’âge ni le genre), occupé à calfeutrer la cabane avec des canettes en alu. « Remplie d’eau ou de terre, c’est un excellent isolant. »

Comme chaque semaine, Pascal, agent EDF de Rennes, profite d’une RTT pour venir filer un coup de main. Il a passé l’après-midi à faire la plonge à la cantine. Ils sont nombreux, comme lui, à consacrer leur temps libre à la lutte. Pascal l’affirme : même si le camps semble dépeuplé, la mobilisation reste forte et ne tient pas seulement aux squatters. A la Vache-rit, une grange transformée en quartier général, ces militants ponctuels apportent des médicaments et le nécessaire pour assurer le quotidien des occupants : piles électriques, bougies, vêtements chauds, denrées, clous, ficelle… La récupération de matériel, l’entretien des lieux et la reconstruction des cabanes structurent le quotidien des zadistes. C’est aussi l’occasion d’échanger des savoirs. Le réparateur de vélo a ouvert son atelier. Deux fois par semaine, le boulanger, aidé par des volontaires, fait le pain pour la communauté.

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Pique-nique lors de l'opération "Yes chicanes" le 27 janvier 2013
(photo S. F.)

Il est 11 heures ce dimanche 27 janvier, l’opération « Yes chicanes, no barrage » débute. Les occupants de la ZAD et les riverains des bourgs voisins veulent dénoncer l’occupation militaire des principaux carrefours de ce coin (toujours) de campagne, les contrôles d’identité et les fouilles systématiques depuis l’impressionnante opération César. Pour les éviter, ils sont obligés de passer à travers champ ou de faire d’importants détours. L’action se déroule dans une ambiance bon enfant : « Toujours une trentaine de fourgons de gendarmes mobiles et de CRS, mais entre deux barrages, ça circule et ça mange des crêpes  », raconte le site zad.nadir.org. Du département ou du grand Ouest, une centaine de voitures est bloquée à l’entrée de la zone par les forces de l’ordre. Le week-end apporte un flux bienvenu de sympathisants. Le 10 février, des marcheurs antiaéroport, partis de Nice deux mois plus tôt, arrivent pour gonfler les rangs et les espoirs des zadistes. Leur détermination a été récompensée. En avril les trois commissions d'expertise qui étudient le projet demandent au gouvernement de revoir sa copie et préconisent des études complémentaires longues et coûteuses. Un sursis, car le projet n'est pas abandonné pour autant. Le printemps a semé son lot de petites victoires. Les forces de l'ordre ont plié bagage le 20 avril après six mois d'occupation du site. Le 11 mai, entre 13 500 et 40 000 personnes venus des quatre coins de la France protestaient contre ce projet "pharaonique". Preuve que le conflit continue de fédérer. Une démonstration de force qui tombe à point nommé car de son côté Vinci ne désarme pas. Sa filiale Aéroports du Grand Ouest (AGO) vient de déposer les demandes de permis de construire pour la plateforme aéroportuaire et la station d'épuration.  La sortie du bourbier n’est donc pas pour tout de suite.

C. B., S. F., Ph. R.