Costa-­Gavras, réalisateur.
« Il faut se battre pour le cinéma français »

Costa-Gavras.jpg« L’attaque de l’exception culturelle est une vieille histoire. Il y a dix ans, les accords du Gatt (ancêtre de l’Organisation mondiale du commerce, NDLR) voulaient déjà que tout devienne de la marchandise, y compris la culture. Et aujourd’hui, ça recommence. Il va y avoir des accords avec les Américains, toujours les premiers à vouloir casser notre système. Celui-ci est très complexe. Pour faire simple, les films sont taxés. Sur chaque ticket vendu, l’état prélève un impôt qui va être ­redistribué au ­cinéma français. Comme les Américains sont de mauvaise foi, ils disent que ce sont eux qui financent nos films. Il y a chez eux une sorte de ­rapacité que nous ne pouvons pas ­accepter. Nous allons nous battre.
Le financement du cinéma français permet chaque année à trente à quarante jeunes cinéastes de réaliser leur premier film. Le CNC permet un renouvellement permanent. Je serai optimiste tant que les cinéastes français défendront l’exception culturelle. Mais, pour cela, il faut militer. M. Barroso (président de la Commission européenne, NDLR) et ses camarades se moquent complètement de la culture, de manière générale. Même Akira Kurosawa (cinéaste ­japonais qui a réalisé, entre autres, Les Sept Samouraïs, NDLR) a fait des films grâce aux Français. Ce qui prouve bien que l’enjeu de ­l’exception culturelle française dépasse nos frontières et qu’il faut se battre pour la défendre. » J. L. ET P. R.

Muriel Mayette, administratrice générale de la Comédie-­Française.
« Je me suis sentie aidée par l’Etat »

Muriel MayetteQuand on vient à la Comédie-Française, ce n’est pas pour y passer un an mais un bout de vie. J’y suis arrivée en tant que comédienne en 1985. J’ai posé mes valises et j’ai ressenti une immense fierté de faire partie d’une institution avec une telle histoire.
Je me suis toujours sentie soutenue par l’Etat. Je le bénis de m’avoir ­permis de développer mon talent. Même quand c’est un don, il a besoin d’être travaillé et étoffé. J’ai étudié dans deux écoles subventionnées avant d’intégrer la Comédie-Française. C’est évidemment une chance d’être aidée mais aussi une grande responsabilité.
La Comédie-Française m’a apporté un mode de fonctionnement idéal : le luxe de pouvoir développer mon art et d’être disponible pour ma passion. Il est important que l’Etat se dote d’écoles de théâtre. Même si, vu le peu de débouchés dans cette profession, il y en a peut-être déjà trop. Quand je suis devenue directrice en 2006, les choses ont changé. Loin de la liberté de ma vie de comédienne, j’ai compris que, pour faire fonctionner une troupe, chacun devait garder sa liberté de création. Être ensemble mais rester soi-même.
Nous sommes le théâtre le plus ­subventionné de France avec 25 millions d’euros par an. Cela représente les deux tiers de nos revenus annuels. La baisse du budget culturel au niveau national a un impact énorme sur nous. En trois ans, nous avons déjà perdu 1 million d’euros. Mais ce n’est pas dans mon caractère de me plaindre. Je refuse de faire moins de représentations, de réduire la part de création – la moitié des pièces d’une saison est originale –, de baisser la qualité de nos spectacles sous prétexte que notre budget est gravement dégradé. ­Paradoxalement, plus on joue, moins on coûte cher, c’est une économie sur la longueur. Certes, notre subvention peut ­paraître énorme mais c’est un gage de qualité.
Nous assurons 850 représentations par an, quoi qu’il arrive. Si une comédienne appelle à 17 heures pour me dire qu’elle est malade, je dois trouver une remplaçante avant 20 h 30. C’est l’effectif de la troupe qui me permet de le faire. La Comédie-Française est l’une des rares à pouvoir monter des pièces à grosse distribution, comme celles de Shakespeare.
J’espère que l’exception culturelle française a un avenir. Notre culture est une vraie force dans le monde. Et ça, malheureusement, les politiques ne le mesurent pas assez. » J. L.

Daniel Buren, peintre et sculpteur français.
« Une invention française à exporter »

Daniel Buren « J’ai surtout travaillé à l’étranger donc l’exception culturelle française ne m’a jamais aidé (ses colonnes, commandées en 1985 par le ministère de la Culture, ont coûté 1 million d’euros à l’état, NDLR). Cette exception est une invention française qui date de la Révolution. Elle progresse en permanence mais il faudrait pouvoir l’exporter. À l’étranger, cette notion est complètement inconnue même si elle peut soutenir une création vivante dans l’Hexagone. Et s’opposer aux pays anglo-saxons pour défendre le droit moral des artistes. Je ne donne pas cher de son avenir si la notion de droit moral des artistes succombe sous les coups des défenseurs d’un libéralisme généralisé et sauvage. » B. L.

Jean-Michel Ribes, dramaturge, metteur en scène, réalisateur et scénariste.
« On ne peut pas être totalement porté par le ministère de la culture »

Jean-Michel Ribes« On dit souvent : “La culture, ça nous coûte cher, c’est la danseuse de la ­République.” Mais c’est aussi un ­levier économique puissant. Ce milieu emploie autant, voire plus, de gens que le secteur automobile. Et les 90 millions de touristes qui visitent la France chaque année ne viennent pas pour voir la manière dont on résout nos problèmes bancaires mais pour découvrir notre culture. Au théâtre du Rond-Point, nous sommes subventionnés par l’Etat et par la ville. Cela représente 36 % de notre budget. Face à la baisse du financement de la culture, nous devons être solidaires, contribuer à l’effort national pour participer à la réduction du budget de l’état.
Cela dit, au départ, j’avais une petite compagnie. Le peu de subventions que je recevais ne couvrait en rien la production de mes pièces. On ne peut pas être totalement porté par le ministère de la Culture, il vaut mieux se relever les manches. » J. L.

Ben l’Oncle Soul, chanteur
« Quand tu es musicien, monter un dossier, c’est pas trop ton délire »

Ben_l__Oncle_Soul_cre_dit_Marie_Ndutiye.jpg« J’ai toujours été autonome et autodidacte. Les salles qui m’accueillaient avec mon groupe touchaient peut-être des subventions, mais je n’en ai jamais vu la couleur. Je sais qu’il existe des salles de répétition subventionnées par la ville de Tours. Mais personnellement je ne les ai jamais trouvées. à Paris, il y en a très peu. Elles sont tellement demandées qu’il faut être pistonné pour obtenir un créneau. Alors on a commencé par répéter dans une cave avec des instruments empruntés à des copains. Ensuite, on a fait des premières parties. Une maison de disques nous a repérés et nous a fait signer. J’ai eu la chance de percer assez vite. Mais je crois que même si ça avait été plus long, je ne serais pas allé à la pêche aux subventions. Quand tu es musicien, franchement, monter un dossier, c’est pas trop ton délire.
La lourdeur administrative rebute la plupart des groupes que je connais. Les aides ne sont pas adaptées à la réalité du monde de la musique. Il faudrait, à mon avis, créer un système de bourses pour les groupes qui veulent se lancer et qui ont un projet sérieux. Même si certains, comme moi, ont la chance de ne pas en avoir eu besoin. » L. B.

Cédric Klapisch, réalisateur
« Difficile de faire comprendre l’exception française à l’étranger »

Cédric Klapisch« L’exception culturelle a été instaurée par Malraux dans les années soixante et confirmée par Jack Lang dans les années quatre-vingt. Deux moments phares pour la culture française. Cette exception avait pour but de sauver le cinéma de l’arrivée de la télévision. Actuellement, notre système est très critiqué dans le monde. J’ai eu des discussions houleuses avec des Polonais par exemple, que je croyais ralliés à notre cause. J’entends souvent : “ Vous êtes des handicapés, vous les Français, parce que c’est l’Etat qui vous paye et en plus pour fabriquer de mauvais films. “ Face à ce genre de propos, j’ai souvent défendu le cinéma français. Pourtant, je ne me sens pas particulièrement aidé par l’Etat. Sur les onze films que j’ai réalisés, je n’ai obtenu qu’une seule fois l’avance sur recette (dispositif du Centre national du cinéma et de l’image animée ou CNC, NDLR).
Aujourd’hui, l’exception culturelle est de plus en plus attaquée. J’ai tendance à être pessimiste quant à son avenir. Mais je n’arrive pas à envisager qu’on la lâche. Pour moi, c’est un
héritage de Beaumarchais (fondateur de la première Société des droits d’auteurs, NDLR), de l’esprit des Lumières, de la Révolution française. Si on perd l’exception culturelle, on perd l’idée des Lumières. Et je ne peux pas l’imaginer. » J. L.

Anne Roumanoff, humoriste.
« Certains artistes trop gourmands grèvent le budget des mairies »

CL20120502« En France, il y a tout un circuit culturel qui permet aux artistes de se produire dans des salles. Il y a un tissu incroyable d’équipements, de 300 à 1000 places, gérés par les mairies, parfois dans de toutes petites villes. Les artistes connus font venir du monde et rapportent de l’argent. Ils permettent aux mairies d’équilibrer leur budget culturel, elles peuvent ensuite programmer des
artistes moins connus. Un one man show ne coûte pas cher, comparé à un spectacle de théâtre ou de danse qui mobilise une vingtaine de personnes. Pourtant, il y en a qui demandent un cachet exagéré, qui peut mener les petites salles à la faillite. C’est scandaleux. Mais des mairies sont prêtes à payer très cher pour se faire mousser en invitant des artistes populaires, quitte à perdre de l’argent. Il y a des producteurs qui, pour financer leur déficit parisien, font tourner leur spectacle en province. Ce n’est pas une bonne habitude. » P. R.

Olivier Volovitch, Groupe Volo.
« Dur d’être intermittent et dur de le rester »

Volo« Le régime des intermittents est un système unique au monde. C’est une décision
politique de dire que les professionnels du spectacle, sous certaines conditions, doivent percevoir une allocation. Cela permet de sortir de la précarité que l’on subissait il y a quelques années. Si je travaillais en Angleterre, il faudrait que je joue tous les soirs et que je passe le chapeau. Je suis content d’être en France. Ce régime spécifique est remis en cause et ça me semble préoccupant. Il faut rappeler que le spectacle ­vivant génère des revenus, les intermittents créent de la richesse. Quand il y a eu la grève au festival d’Avignon en 2003, les hôteliers et les restaurateurs ont perdu de l’argent.De toute façon, avec ou sans régime spécifique, je me serais lancé dans la musique. Même si c’est un métier de galère. Il faut le vouloir. C’est dur d’être intermittent et dur de le rester.Peut-être faudrait-il abaisser le plafond d’indemnités des intermittents et faire entrer dans le métier des gens qui le méritent. Car on peut s’enorgueillir d’avoir une scène française, innovante, dynamique et qui défend notre langue. ». D. A.

Kaddour Hadadi, de HK & les Saltimbanks, rappeurs
« Le téléchargement est aussi une vitrine »

HK.jpg« Nous ne vivons pas des ventes d’albums, concrètement. Le déclin de l’industrie du disque n’a donc pas changé grand-chose pour nous. Chaque CD vendu nous rapporte 50 centimes. Il faut ensuite diviser cette somme entre les sept membres du groupe. Même en sortant un nouvel album chaque année et en écoulant 150 000 exemplaires par an, nous serions à peine au Smic. Ceux qui
arrivent à vivre de la vente des disques constituent un noyau très restreint. Comme la majorité des artistes, nous gagnons notre vie grâce au spectacle vivant. Ce n’est pas en défendant le disque qu’on défend la création, mais c’est en défendant la création qu’on défendra le disque. Hadopi était une escroquerie. Ce n’est pas la peine de culpabiliser le petit jeune derrière son ordinateur. Je n’ai aucun problème avec le fait que l’on télécharge ma musique. Au contraire. J’ai besoin qu’elle se diffuse. Plus on en parle et plus les gens vont venir nous voir en concert. Légiférer sur le piratage est la dernière des choses à faire. Le ­téléchargement est aussi une vitrine. Nous n’encourageons pas le téléchargement illégal pour autant. Mieux un disque se vend plus l’artiste est médiatisé et plus il reçoit de propositions de concerts. Si l’Etat doit faire quelque chose en faveur de la culture, c’est aider à la création et à la diffusion de la musique. J’ai commencé en me produisant dans des petits bars. On était parfois payés au chapeau. Maintenant, il faut que les groupes aient un cachet et soient déclarés. La législation actuelle est trop dure et contreproductive. Il faut que l’état se montre plus souple, qu’il encourage les artistes amateurs à se produire sur de toutes petites scènes. Cela ne lui coûterait presque rien. Il ne faut pas couper les ailes des artistes qui débutent leur carrière. » C. D.

Photos : Philippe Ridou, Cosimo Mirco Magliocca, Daniel Suarez, Giovanni Cittadini Cesi, Lola Doillon, Marie Ndutiye, Ch. Lartige/CL2P/Prod, Marion De Azevedo, Camille Drouet
Merci à ceux qui ont accepté de nous prêter leurs photos.