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Louvre-Lens1.jpgUn jour de juillet 2004, Héléna Prébilac et ses deux amies remarquent que ça s’agite au bout de leur coron d’ordinaire si calme. Un homme les interpelle : « Le ministre veut vous parler. » Elle se rappelle en riant « On a eu peur, on a failli se sauver. On est des gens simples, des veuves de mineurs, ça nous complexait un peu. » Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture de l’époque, cherche un lieu pour implanter une annexe du Louvre et songe à Lens. Il lui demande ce qu’elle en pense. « J’ai parlé avec mon cœur : de ma ville, de nos jeunes qui ne trouvent pas de travail, de nos maris morts dans les mines et de la réplique de La Joconde que j’ai dans le salon. » Grâce à ces quelques phrases, celle que tout le monde appelait « Madame Hélène » gagne le sobriquet de « Mamie du Louvre ». Aujourd’hui, elle a 86 ans et sa mémoire s’étiole. Sauf quand il s’agit de cette rencontre. « Ça fait partie de mes plus beaux souvenirs, avec mes vacances sur la Côte d’Azur avec mon mari. Sauf que le ministre, je ne l’ai pas invité à danser. » La maladie l’empêche quasiment de sortir, mais elle n’aurait raté l’inauguration pour rien au monde. Ce jour-là, le ministre la reconnaît et lui glisse : « C’est grâce à vous que le Louvre est là. » Elle est devenue une personnalité dans le quartier. Malgré les journalistes et une boîte de chocolats à son effigie, elle garde les pieds sur terre. « Avec tous ces touristes qui se promènent dans le coron, il paraît qu’ils vont nous changer les ­palissades. C’est toujours ça de gagné. »

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Louvre-Lens_06.jpgMartine Lannoy passe d’un tableau à l’autre. Elle mitraille les œuvres avec son petit appareil photo. Cette passionnée d’art vient plusieurs fois par semaine. Aujourd’hui, elle est là pour un atelier art du dessin. Avec une quinzaine d’autres participants, elle reproduit les tableaux de maîtres. « Le Louvre a changé ma vie. Avant, je devais faire des kilomètres pour étancher ma soif de culture,
explique-t-elle. Mon père a travaillé dans cette fosse et c’est beau de voir que de la noirceur des galeries est née la clarté d’un musée. Cela permet de montrer que la région, ce n’est pas que les corons, le RC Lens et des gens qui vont au bistrot. Grâce au Louvre, tout le monde va le savoir. » Elle a participé au Café des voisins, un rendez-vous hedbomadaire qui réunissait les habitants pour discuter du projet. Elle est allée à la rencontre des Lensois pour parler du musée. Puis, elle est devenue ambassadrice auprès de l’office du tourisme.
Activiste du Louvre, elle ne parle que de ça sur son blog. « Je veux le faire connaître. Je bassine tout le monde. J’ai même déposé des prospectus dans un restaurant en banlieue parisienne et dans une banque du sud de la France. Ce n’est pas tout, plaisante-t-elle. Quand les gens viennent chez moi, c’est visite du Louvre obligatoire. Sinon, privés de dessert. »

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Louvre-Lens05.jpgAvant l’installation du musée, la petite maison en briques rouges n’était qu’une friterie dans un quartier ­désert. Les dettes s’accumulaient et Mathieu Debas, le jeune patron, pensait même jeter l’éponge. C’était pourtant sa mère, Cathy, qui avait ouvert la gargote dans les années soixante-dix. Et puis, le Louvre est sorti de terre et Mathieu a senti le vent tourner. Il a investi ses derniers deniers et toute son énergie dans une petite cuisine. Sa mère a repris du service. Aux architectes et aux ­ouvriers, ils proposent des plats ­régionaux aux noms imprononçables : welsh, potjevleesch. Le chiffre d’affaires remonte. Le restaurant ­devient la cantine du musée. « Depuis l’inauguration, je refuse du monde. J’ai pu embaucher une jeune fille du quartier qui était au chômage », confie-t-il fièrement. Le mois prochain, il va aménager une terrasse et rendre sa brasserie accessible aux handicapés. Le Lensois espère ne pas s’arrêter là. Il se donne un an pour agrandir et embaucher plus de monde. Il gardera la décoration : lampes, casques de mineurs et photos de la fosse 9. Celle sur laquelle se trouve le musée aujourd’hui, celle dans laquelle sont descendus son père et son grand-père, dès l’âge de 11 ans. Le restaurateur a aligné ses prix sur ceux du centre ville mais ­refuse que son établissement ­devienne un piège à touristes. « Pour ça, il y a la cafétéria installée dans le musée, plaisante-t-il. Le plus drôle dans cette histoire, c’est que quand l’équipe municipale est venue avec une pétition pour qu’on installe le Louvre ici, je n’ai pas signé. Je ne croyais pas au projet. »

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Sur la cheminée de Lucien Laurent, tout rappelle la mine. Des objets provenant des anciennes houillères, la lampe qui a accompagné pendant vingt-quatre ans de « fond » ce fils et petit-fils de mineurs. En bonne place, la photo de l’inauguration du Louvre-Lens sur laquelle il serre la main du
président Hollande et porte sa tenue de mineur. Ce jour-là, les élus ont ­défilé devant quarante hommes et femmes vêtus de leurs anciens bleus de travail et membres, comme lui, de l’association Les gueules noires. Créée après un coup de grisou, elle a pour but de faire vivre le souvenir des oubliés des mines. « Quand on était au fond, explique Lucien qui a ­commencé comme galibot à 14 ans, personne ne pensait à nous. Mais en 1945, qui a remonté la France ? Nous. » Leur présence le jour de l’inauguration, c’était une façon de rappeler que ce Louvre, érigé sur un ancien carreau de mine, c’était un peu le leur aussi. « On le méritait. On le voulait. Après la fermeture des mines, il ne nous restait rien d’autre que le foot. » Lucien espère que le musée dissipera les clichés sur la région et ses habitants. « On a toujours été mal vus. On nous prend pour des gens crasses. » La ­Liberté, comme les Lensois appellent le tableaux de Delacroix qui fait le succès du Louvre-Lens, « c’est le plus beau que j’ai jamais vu. Ici, ce genre d’histoire, ça nous parle plus qu’ailleurs ».

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Louvre-Lens_04.jpgJean-Pierre Toursel a ­accumulé près de cinquante heures d’images du Louvre-Lens. « Du premier géomètre à l’inauguration », précise-t-il avec fierté. D’autres DVD sont depuis venus compléter sa collection. Car Jean-Pierre passe devant le musée tous les jours et jamais sans sa ­petite caméra. « J’ai besoin de le voir. Il est aussi beau à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il me surprend à chaque fois. Selon le temps, la ­lumière s’y reflète différemment. » Si cet ­ancien employé des mines collectionne tous les articles parus sur son musée, il était initialement opposé au projet. « Vous me mettez un Picasso sous le nez, je ne saurai même pas vous dire s’il est dans le bon sens. Pour moi, Lens, ce n’était pas un lieu de culture. J’ai pensé qu’on allait être ridicules. Quand il a été décidé pour de bon que le Louvre venait ici, je me suis dit que j’allais arrêter de râler et qu’un chantier comme ça, je n’en verrai qu’un dans ma vie. » C’est en le filmant en train de sortir de terre que Jean-Pierre s’est mis à aimer le musée et ses tableaux. Il a été les voir trois fois déjà. « Avec eux, on passe sans arrêt d’un monde à l’autre. Quand on admire La liberté guidant le peuple, on vit la scène, on imagine les personnages en mouvement. Ça me rappelle les manifestations contre la fermeture des mines. » Le Louvre, il ne l’aime pas seulement parce qu’il le trouve beau. « Mon père est mort de silicose à 33 ans, après seulement huit ans passés au fond. J’en avais 11. Ce musée, ici, à Lens, c’est un hommage. La France paye enfin une partie de la dette qu’elle a envers ses mineurs. »

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Louvre-Lens03.jpgLe salon de thé de Jean-Claude Jeanson ne désemplit pas. Parmi les gourmands à la recherche d’une table, il n’y a pas que des Lensois. « L’ouverture du Louvre m’a amené de nouveaux clients et pourtant, je ne suis pas tout près », s’étonne presque le chocolatier. Esthète – il faut voir ses pâtisseries – il n’était cependant pas coutumier des musées. « Ici, les gens ne sont pas habitués. Quand on pense à ce genre d’endroit, on imagine quelque chose à dépoussiérer. Alors que le Louvre est très contemporain et accessible. Les visiteurs peuvent presque toucher les œuvres. » Il le sait bien, il l’a visité trois fois. « Je suis content que la renommée de Lens ne soit plus limitée aux mines et au football. » Au-dessus de la fumée qui s’élève des cappuccinos, une photo le représente en train de remettre une de ses créations au président Hollande, lors de l’inauguration. Dans la boîte mauve en forme de livre de contes de fées, des chocolats aux racines de pissenlit, une pièce commémorative et un livre qui raconte l’histoire des Mamies du Louvre. Celles qui auraient convaincu le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, d’implanter le musée sur une ancienne mine. Les mamies, il les a découvertes dans le journal. « J’ai été élevé par ma grand-mère et voir de simples mamies devenir les muses d’un lieu de renommée mondiale, ça m’a touché. » Le Louvre et Jean-Claude, ce n’est pas qu’une histoire d’amour. Depuis l’ouverture, il fournit aussi les pâtisseries de la cafétéria du musée.

Camille DROUET