lapincouly.jpgCe mois-ci, Canard PC, le magazine au fameux lapin rose, fête ses dix ans. Il pointe son nez deux fois par mois dans tous les kiosques de France. Ivan Gaudé, directeur de la publication, en est persuadé : si le magazine est parvenu à exister dans le monde du jeu vidéo, c’est avant tout parce qu’il est à l’écoute de ses lecteurs.

Après dix ans d’existence, comment se porte Canard PC aujourd’hui ?

Ivan Gaudé. Aujourd’hui, on vend environ 20 000 exemplaires par numéro, toutes ventes comprises, en France et en Belgique. Les choses marchent plutôt bien. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Quand on a créé le magazine, tout le monde nous a dit que c’était de la folie. Nous, nous avions la conviction que nous allions y arriver. Mais pendant des années, nous nous sommes payés avec des clopinettes. Nous avons survécu plutôt que vécu. Nous n'étions pas des super entrepreneurs. Nous avions une devise : ne jamais sortir la tête du trou sans mettre un casque !

Lors de sa création en 2003, quel était le marché visé par Canard PC ? Et aujourd’hui, quel est le profil de votre lecteur type ?

I. G. Canard PC a été fondé il y a dix ans ans par six journalistes qui ont quitté Joystick après que ce mag ait été repris par le groupe Future France, devenu ensuite M.E.R.7. Le public que nous visions était le même que celui de Joystick : des jeunes adultes, entre 20 et 30 ans, passionnés de jeux vidéo, mais aussi d’informatique. En 2012, nous avons réalisé un sondage qui nous a révélé qu’actuellement, la majorité de nos lecteurs sont des salariés qui ont entre 25 et 34 ans. Notre magazine tient compte de ces caractéristiques : nous avons pris le parti de traiter le lecteur en adulte.

jeunes_presse.jpg

La jeune génération de joueurs, la frange qui fréquente le forum « 15-18 » de Jeuxvideo.com, par exemple, est-elle toujours intéressée par la presse écrite ?
I. G. Elle l’est beaucoup moins que la génération précédente, de toute évidence. Elle a pris l’habitude du net, de la gratuité et de l’immédiateté, donc elle achète beaucoup moins de presse papier, surtout que les prix augmentent sans cesse. Lancer un magazine exclusivement destiné aux 15-18 ans, étant donné qu’il s’agit en plus de la population qui a le moins de moyens, ce serait certainement une mauvaise idée. Mais l’humour, l’expertise et l’indépendance sont appréciés sans restriction d’âge.

Qu’est-ce qui peut, justement, convaincre un lecteur d’acheter un magazine de jeu vidéo plutôt que d’aller lire des articles en ligne, sur Gameblog.fr par exemple ?
I. G.  La clé, c’est la qualité. Les lecteurs sont prêts à payer pour un caractère éditorial qui différencie le magazine des infos-communiqués de presse interchangeables. Ils cherchent aussi des articles de fond qui soient bien construits et pas écrits à la va-vite. Sur le Net, à cause du référencement sur Google, il faut être le premier à publier, donc il y a une course de vitesse entre les principaux sites d’information de jeu vidéo. Ils n’ont pas le temps de bien faire les choses. La presse papier, c’est exactement l’inverse : on prend notre temps pour produire du contenu de qualité, une mise en page agréable, quelque chose qui ne se trouve pas sur le Net. Et puis notre journal n’est pas tourné vers les annonceurs : on a l’a voulu indépendant des pressions commerciales. Cela plaît aussi aux lecteurs qui s’attendent à autre chose qu’à de la pub déguisée.

Certains magazines de jeu vidéo, en ligne ou non, ont aussi perdu des lecteurs en se compromettant dans des conflits d’intérêt avec les annonceurs. Y a-t-il une charte de confiance chez Canard PC pour
éviter de telles situations ?

I. G.  Dans le cas des sites de jeu vidéo, les chartes, c’est un peu toujours la même chose. Il y a un scandale, qui vient la plupart du temps des pays anglo-saxons parce qu’ils font n’importe quoi. Tout le monde s’empresse de sortir une charte comme un cache-sexe. Mais le problème, c’est que les sites internet sont financés à 100 % par leurs annonceurs. En fait, c’est juste une question de temps avant que le scandale n’éclate. Pour ce qui est de la presse écrite, il n’y a même pas eu besoin de scandales. A force d’acheter des jeux, de se rendre compte qu’ils étaient mauvais alors que les magazines disaient qu’ils étaient fantastiques, les gens ont compris que ces canards étaient des catalogues de pub déguisés. Lecteur après lecteur, ils ont cessé de les acheter. Le mal était fait. Nous, nous n'avons pas besoin de charte : les lecteurs nous connaissent, ils savent comment nous travaillons.

Une étude du Syndicat national des jeux vidéo (SNJV) a montré qu’environ 50 % des joueurs sont aujourd’hui des femmes. Avez-vous prévu de chercher à séduire les joueuses pour élargir votre lectorat ?

canard_pc.jpgI. G.  Comme on l’a expliqué dans le dossier du numéro 274, sur le sexisme dans les jeux vidéo, nous ne réfléchissons pas en fonction du sexe de nos lecteurs. Mais nous savons par sondage que l’écrasante majorité de nos lecteurs sont des hommes. Le chiffre du SNJV est une moyenne particulièrement trompeuse : le jeu vidéo est organisé en chapelles et chacune d’elles est très particulière. Les jeux sur Facebook sont, par exemple, aux deux tiers féminins et les jeux sur consoles de salon, aux trois quarts masculins. Les lecteurs de la presse de jeu vidéo sont des joueurs sur PC et sur console, donc majoritairement des hommes.