Lancée sur Facebook pour essayer de sauver « C'est pas sorcier », une pétition recueillait en aout 2013 quelque trente-cinq mille signatures. Avec peu de succès car Fred et Jamy ont cessé de sillonner les routes de France à bord de leur célèbre camion, l'un des animateurs a quitté le programme et la chaîne propose des inédits et des rediffusions en attendant un programme long.

Cette mobilisation s'explique par le fait que l'émission star de la vulgarisation scientifique captivait autant les enfants qu'un public adulte. Mais aujourd’hui, les émissions scientifiques se font rares sur les grandes chaînes. Il ne reste guère que « E=M6 » présentée par Mac Lesggy et « On n’est pas que des cobayes », sur France 5, pour occuper ce créneau aux heures de grande écoute. On peut se demander pourquoi une telle absence de sciences à la télévision. Média gouverné par l’audimat, l’absence d’un programme signale en général un manque d’intérêt des téléspectateurs.

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Pourtant, un sondage de l’Eurobaromètre de 2007 révèle que 79 % des Français se disent intéressés par la recherche scientifique. Ils sont 42 % à choisir la télévision comme média de confiance pour se renseigner, devant les journaux, Internet et la radio. La demande est donc bien là, mais pas l’offre. Claude-Julie Parisot, documentariste pour Arte notamment, nuance ces chiffres : « Quand je parle de mon métier, les gens me disent que c’est génial et qu’ils sont très intéressés par la science. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils vont regarder mes documentaires. Il ne faut pas oublier qu’il y a bien plus de gens qui disent regarder Arte que d’audience réelle. » Peu de gens ont envie de dire dans un sondage qu’ils ne regardent que TF1. Mais une fois devant leur poste, les choix sont bien différents. Une opinion que partage Hervé Guérin, responsable des documentaires sciences, santé et environnement à France Télévisions, pour qui il faut se méfier du « déclaratif et du désir de se montrer autrement que ce que l’on est réellement ».

Rigueur et divertissement

Le désamour de la télévision pour les sciences peut aussi venir de la nature du média lui-même. Divertissement et spectacle ne riment pas toujours avec rigueur et sérieux scientifiques. « On peut se divertir grâce aux sciences, c’est difficile mais c’est possible, défend Amaury Mouchet, responsable de l’équipe de physique théorique à l’université de Tours. La science a un aspect ludique, il faut montrer ses applications. » Claude-Julie Parisot renchérit : « À mon avis, la télévision est l’un des meilleurs moyens de transmettre les sciences. L’image permet de montrer et de donner forme à des concepts abstraits. Grâce aux animations, on peut montrer ce qu’on ne peut pas filmer. »

Utiliser des métaphores, simplifier le langage, éviter ou expliquer le jargon, choisir des sujets qui font partie du quotidien du public sont autant de moyens de rendre les sciences intéressantes et accessibles. « Les diffuseurs nous demandent de choisir des sujets qu’ils appellent “concernants“, note Claude-Julie Parisot. On doit toucher les gens de plus en plus directement, parler de mutations, d’enjeux sociétaux, etc. On nous demande presque de trouver des sujets d’actualité, ou qui résonnent avec l’actualité. » Mais si les sujets doivent concerner notre quotidien, cela se complique lorsque l’on ne sait pas encore que le sujet nous concerne. « Pour attirer l’attention du téléspectateur, tous les coups sont permis, concède Claude-Julie Parisot. On peut répondre à des questions que les gens ne se posent pas. Mais pour les accrocher, il faut commencer par des questions qu’ils se posent. » Hervé Guérin la rejoint sur ce point : « Faire un documentaire sur les nanotechnologies, c’est faire le contraire d’une étude de marché. Je suis sûr que cela ne correspond à aucune demande. Et pourtant cela nous concerne tous. » En résumé, il faut intéresser le public à la science grâce à des sujets liés à leur vie quotidienne mais avant qu’ils ne le sachent. Pas évident. Et pourtant essentiel pour faire de chacun de nous des citoyens éclairés.

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Clair comme de l’eau de roche

Il reste difficile de définir le bon degré de vulgarisation. Si le sujet est traité de manière parfaitement rigoureuse, il devient incompréhensible et le téléspectateur zappe. À l’autre extrême, si le sujet est très vendeur, divertissant, très simplifié, il perd de sa fiabilité et les scientifiques refusent de s’y associer.

C’est ce manque de précision qui a été reproché à l’émission « Science X » des frères Bogdanoff, qui n’aura tenu que trois mois à l’antenne face à l’avalanche de critiques, fin 2008. Trouver l’équilibre entre divertissement, vulgarisation et rigueur scientifique est le défi que doivent relever les émissions télévisées. Impossible pour un scientifique de livrer son discours brut. On ne peut pas expliquer les choses de la même façon au grand public ou à une assemblée de collègues. Personne n’y comprendrait rien. Il faut donc simplifier mais sans trahir la vérité. Marc Lethiecq, enseignant-chercheur en micro-électronique, acoustique et nanotechnologies, ne pense pas que vulgariser la science trahisse forcément les propos : « On explique différemment, on escamote certaines choses qui n’apportent rien au sujet et risquent de perdre l’interlocuteur. Il faut trouver le bon ton. »

Un curseur difficile à placer

Capture_d_e_cran_2013-12-24_a__13.46.26.png« Mais est-ce que la fin justifie les moyens ? s’interroge Amaury Mouchet. Il faut séduire à la télévision. Faut-il aller jusqu’à trahir le propos pour intéresser les gens ? C’est une question que je me pose souvent. J’aurais tendance à penser qu’on peut aller loin dans la simplification. Ne serait-ce que pour donner envie aux gens de se renseigner plus précisément. » Claude-Julie Parisot nuance encore ce point de vue : « Je suis persuadée qu’on peut faire plus clair, plus limpide, sans pour autant faire plus simple. Le problème ne se pose pas en ces termes-là. Le plus important, c’est de transmettre son énergie et sa passion. »

Pour rassembler un maximum de personnes autour d’une émission, il est crucial de bien connaître le public et ses attentes. Certaines émissions, comme « On n’est pas que des cobayes », encouragent les téléspectateurs à proposer des sujets sur un forum. Ils les réalisent ensuite et diffusent pendant l’émission des vidéos d’internautes qui tentent de reproduire les défis qui ont été proposés au cours de l’émission. Un bon moyen de maintenir le contact avec les téléspectateurs et de les faire participer. « Ça marche vraiment très bien, on reçoit beaucoup de vidéos. », s’enthousiasme Lola Ferré, responsable de la communication à la société de production 2P2L (Pourquoi pas la Lune).

Suzanne de Cheveigné, directrice de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), résume bien le problème : « Il n’y a pas de forme idéale pour la communication d’un savoir scientifique, tout simplement parce qu’elle n’a pas un public unique. » Claude-Julie Parisot est souvent confrontée au problème : « Quand je fais un documentaire, je ne pense pas au public auquel je m’adresse, je m’efforce juste d’être limpide. Il ne faut pas oublier que ce qui place le curseur de complexité, c’est le créneau horaire, pas le public. On n’utilise pas le même langage en première et en deuxième partie de soirée. » Un phénomène qui pourrait expliquer que seules les émissions pour enfants survivent. En effet, comme le public est bien ciblé, la réalisation est plus facile.

Raide comme la physique

Notre éducation n’est pas étrangère à ce phénomène. Depuis l’enfance, on entend que les sciences appartiennent à l’élite. Elles semblent inaccessibles au commun des mortels. La faute, peut-être, au système éducatif français qui valorise les filières scientifiques au détriment des filières littéraires. Après le bac, les meilleurs élèves seront dirigés vers les classes prépas scientifiques quand les moins bons seront encouragés à suivre des filières techniques.

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« La science a une image de maîtresse d’école sérieuse et austère, beaucoup de gens ont un mauvais souvenir des mathématiques et de la physique-chimie, regrette Amaury Mouchet. On entend souvent les gens dire et assumer qu’ils étaient nuls en sciences à l’école. Alors qu’il est très rare d’entendre des gens dirent qu’ils ne lisent pas de livres, c’est bien plus tabou. »

Lorsque l’on pose aux chercheurs la question de la vulgarisation, on se heurte parfois à un certain snobisme du cercle des scientifiques. Un rapport de l’Académie des sciences de 1996 s’en amusait même : « Le groupe des savants se fait du public général l’idée d’une masse d’ignorants qu’il conviendrait d’éduquer au moins un peu (essentiellement pour qu’ils puissent admirer le travail scientifique et technique et donc soutenir ceux qui le font). »

Capture_d_e_cran_2013-11-18_a__22.56.22.pngCaricatural, certes, mais pour Amaury Mouchet, ce n’est pas si loin de la réalité : « C’est vrai qu’il y a un certain snobisme de la part des chercheurs envers le grand public. Cela peut être de l’arrogance et parfois même du mépris. Mais il faut aussi comprendre que ça peut être frustrant d’essayer d’expliquer en cinq minutes ce qu’on a étudié toute une vie. » Claude-Julie Parisot n’a jamais eu ce problème mais a déjà remarqué que « les scientifiques sont moins réticents à répondre pour un documentaire sur France 5 ou Arte que pour une petite chaîne du câble. Et on m’a même déjà dit ”Ça serait pour TF1, je ne vous répondrais pas.” »

De l’autre côté, les préjugés restent également nombreux : les chercheurs cherchent mais ne trouvent pas, ils se trompent souvent, ils ne sont jamais d’accord entre eux, etc. « Cela vient d’une méconnaissance de ce qu’est la démarche scientifique en elle-même, regrette Marc Lethiecq. Pour le grand public, il y a une seule vérité scientifique, alors que pour moi la science c’est le doute. Si la démarche doit être rigoureuse, il n’y a pas de certitude absolue, les choses ne sont vraies qu’à un instant donné. Et heureusement qu’il y a une confrontation entre chercheurs, sinon on serait dans le dogme. » 

Or les émissions à la télévision tendent à affirmer et n’incitent pas au doute, ce qui rend la communication compliquée. Difficile d’imaginer un scientifique dire à la télévision : « Nous pensons que la Terre tourne autour du Soleil. Les photos prisent par les satellites et nos calculs le montrent. Mais on peut se tromper. » Impensable et pourtant rigoureusement vrai. En science, une théorie est considérée comme vraie jusqu’à ce que quelqu’un prouve qu’elle est fausse.

Capture_d_e_cran_2013-12-24_a__12.57.26.pngC’est ainsi que, pour l’instant, les OGM sont considérés comme étant sans danger pour la santé, car personne n’a encore vraiment pu prouver qu’ils étaient dangereux. Un jeu d’équilibristes qui entretient la méfiance du grand public envers les scientifiques, considérés à la fois comme « des bienfaiteurs de l’humanité et des apprentis-sorciers imprudents » selon le rapport de l’Académie des sciences.

Le journaliste occupe alors une place de médiateur, qui explique et guide le chercheur dans sa démonstration. Amaury Mouchet en est sûr : « Le journaliste est là pour nous ramener les pieds sur Terre. Nous sommes parfois enfermés dans une tour d’ivoire. Le journaliste peut jouer un rôle faussement naïf et poser les bonnes questions. »

La science étend ses branches dans de nombreux domaines de notre quotidien et nous incite à rester curieux. Car comme le disait l’écrivain Edgar Allan Poe : « Ce n’est pas dans la science qu’est le bonheur, mais dans l’acquisition de la science. »

L. B.

Pour aller plus loin

• La science est accessible à tous, mais pas sans effort. Une interview d'Hervé Guérin, responsable des émissions scientifiques à France Télévisions
• On n'est pas des cobayes. reportage sur le tournage de l'émission de France 5
• Des enfants et des scientifiques, portfolio

L’information scientifique est-elle un leurre ? Un débat entre Hervé Guérin et Philippe Chavot, enseignant chercheur. D'autres débat passionnants sont à voir sur universcience.tv
La recherche scientifique dans les médias, le rapport complet de l’Eurobaromètre. 
Le Webinet des curiosités, un blog tenu par un passionné de sciences. Assez pointu mais très divertissant.