Image_principale_.jpgDes étals pleins de fruits et de légumes. Un poissonnier taquin. Un fromager souriant. Des couleurs, des formes, des cris, des sourires…, ici, il fait bon flâner, sentir, toucher. Bienvenue au marché. Qu’il soit petit ou grand, chaque ville, chaque village y sont attachés. Comme les Français, puisqu’un tiers des ménages y font leurs courses régulièrement (Insee de 2008). 

Dans le centre-ville de Saint-Pierre-des-Corps, juste à côté de Tours, les étals s'installent deux fois par semaine. Dans cette cité cheminote, le marché est un lieu de vie où les conversations vont bon train. « Comment ça va aujourd’hui ? » demande Benjamin, maraîcher depuis dix ans, à une de ses fidèles clientes. Ce métier « c’est avant tout une passion où l’on ne compte pas ses heures », attestent les commerçants. « Je me lève à 4 heures du matin tous les jours, mais j’aime ce que je fais », confirme Benjamin en s’essuyant les mains sur son tablier. 

Alors que, devant le fromager, la file s’allonge, un étal un peu plus loin semble désert. « Certains commerçants sont aussi aimables que des portes de prison et s’étonnent de ne pas vendre », raille Jean-Luc Bulté, président du syndicat des marchés de Touraine. La convivialité est de mise et recherchée, au moins autant que la qualité des produits. C'est en tout cas ce qu'affirme Alexandre, un jeune père de famille qui vient régulièrement. Et, en la matière, les habitués savent ce qu’ils veulent. Les files d’attente en sont les meilleurs indices.

Sur les tables des producteurs, les légumes sont plein de terre et les pommes déformées. On est loin des rayons lisses et impersonnels des supermarchés. Mais cet aspect rustique est aussi gage de qualité et de proximité. Et puis « mes enfants peuvent voir la vraie forme des poissons, des fruits ou des fromages. Ils peuvent même goûter parfois. Ce sont des moments que j'aime », témoigne Chrystelle, qui surveille du coin de l’œil ses trois bambins. L'ambiance est chaleureuse, conviviale et c'est aussi pour cela qu'on vient ici. « C’est un lieu où les gens se retrouvent et pas seulement les personnes âgées en manque de relations humaines », analyse Antoine de Raymond, sociologue, membre de l’Inra, spécialiste des marchés agricoles et alimentaires. 

Les raisons du succès

Selon une étude du CTIFL, ce sont les seniors qui fréquentent le plus les marchés, surtout en semaine. Mais les jeunes aussi sont fidèles au rendez-vous. Ils achètent cependant moins de fruits et légumes que leurs aînés. Ce que confirme Madeleine, petite dame aux traits tirés, qui, depuis trente-cinq ans, vend ses propres légumes. À quelques semaines de la retraite, elle a vu les générations se succéder devant son étal. « Avant les clients achetaient plusieurs kilos d’un coup. Aujourd’hui, ils se contentent de quelques poireaux. »

Pierre est là, comme à son habitude. Souriant, cet étudiant de 23 ans veut défendre et promouvoir les marchés. « Il faut aider les producteurs locaux. Je veux voir cette tradition perdurer» Certains commerçants sont d’ailleurs les premiers à favoriser l’attachement des plus jeunes au marché. Sur la place Velpeau, un fromager tend un morceau de mimolette à un petit garçon, ravi. « Je donne toujours du fromage aux enfants, je sais que plus tard, ils s’en souviendront. »

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Loin des plats préparés et des scandales alimentaires, le marché bénéficie toujours d’une image positive. « Je fais tous mes pâtés moi-même », clame ce boucher qui vient chaque mardi boulevard Heurteloup. Dans son camion blanc, l’homme défend fièrement ses produits. « Tout est bon, comme dans le cochon» Humour et professionnalisme, c'est la marque de ces marchands qui savent faire aimer leurs produits. Antoine de Raymond le confirme : « Le marché représente la proximité. Il repose sur la confiance que vous donnez à une personne et à sa façon de travailler. Le marché a moins d’opacité et de complexité que la grande distribution. » Cécile, à sa manière, ne dit pas autre chose : « J’achète moins de viande qu’avant mais je sais d’où elle vient. Et, surtout, je sais que j’en ai pour mon argent. » La jeune femme n'est pas entièrement convaincue par le bio mais elle est attentive à ce qu’elle met dans son assiette. Les préoccupations actuelles sur l’environnement, le respect des animaux ou des produits profite donc aussi au marché.  

Sur les étals, le kilo de carottes, de pommes ou de navets est à 1 euro comme à 3. Chaque budget et chaque palais y trouvent leur intérêt. S’y côtoient ouvriers, avocats et instituteurs. Cependant, ce sont les 10 % des plus riches et les 10 % des plus pauvres qui sont les plus nombreux à y faire leurs emplettes. Les élus ont d’ailleurs compris que c’est un lieu stratégique, où règne la mixité sociale. Au carreau des Halles, à quelques semaines des élections municipales, les militants et les candidats étaient en nombre pour distribuer leurs tracts et convaincre les promeneurs. Le marché donne « un ancrage local fort. C’est un passage obligé », commente Antoine de Raymond.

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Au quatrième étage de la mairie de Tours, rue des Minimes, un service s’affaire. Trente personnes gèrent les vingt-deux marchés de la ville. «Normal, nous explique Thierry, un placier, ils occupent le domaine public. Il est donc logique que la municipalité encadre leur bon déroulement. ». Sacoche en bandoulière, lui et ses collègues placent les commerçants de passage et encaissent les paiements. L’eau, l’électricité sont fournies par la ville, en échange de quoi, les marchands payent une redevance. Dans le département, la relation avec les municipalités se passe plutôt bien. « Tout le monde a compris qu’il fallait travailler main dans la main », explique Chantal Boulangé, ancienne présidente du syndicat des commerçants des marchés d’Indre-et-Loire. Ce syndicat, subventionné par la ville, contribue à fédérer les marchands et à redynamiser leur activité grâce à des campagnes de communication.

Mais la visibilité n’est pas la préoccupation principale des commerçants. Celle du stationnement les inquiète plus. Ainsi, à Saint-Pierre-des-Corps, l’ancien terrain qui servait de parking a été transformé en logements. D'autres villes connaissent une situation paradoxale : le centre-ville est piéton et accueille un marché qui devient peu accessible à ceux qui viennent de loin. Dans les deux cas figure, le résultat est le même : les commerçants sont obligés de garer leurs véhicules plus loin pour laisser leurs places aux clients. Qui viennent parfois de très loin. Ainsi, à Saint-Pierre, les habitués n’hésitent pas à faire plusieurs dizaines de kilomètres pour venir au marché. « J'habite Vouvray. Ce n’est pas tout près. Mais  c''est ici que j’aime acheter mon poisson. C’est un produit noble, et j'apprécie qu'on me donne des conseils sur la façon de le cuisiner»

Le bouche à oreille, la fidélité, la beauté d’un étal ou le simple sourire d’un marchand sont parfois de bonnes raisons pour faire des kilomètres. Le client reste le roi. Alors les commerçants font des efforts pour décharger leurs marchandises rapidement et aller se garer quelques rues plus loin. Mais pour les commerçants comme pour les clients, quand le stationnement devient une galère, même les plus déterminés finissent par abandonner. 

Les enjeux du futur

Depuis quelques années, les supérettes de quartiers ont fait peau neuve dans les centres-villes. Des Carrefour city ont fleuri un peu partout. A Tours, Rue Giraudeau, le Simply Market a même fermé deux mois pour faire peau neuve. C'est que les grands groupes de distribution ont saisi l’enjeu de la proximité. Les marchés doivent donc faire face à cette nouvelle concurrence. Mais cette situation n’inquiète pas vraiment les commerçants. « Nous ne vendons pas les mêmes produits. Les grandes surfaces ne savent plus affiner les fromages par exemple. Ce sont des produits industriels. Alors que chez nous, vous avez le choix. Tant qu’il en sera ainsi, les producteurs traditionnels auront un avenir », explique Jean-Luc Bulté, fromager depuis trente ans. Les maraîchers locaux tiennent tous le même discours. « On ne vend pas la même chose. La qualité de nos produits n’a rien à voir»

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Les marchés n’auraient-il donc aucun souci à se faire ? Pas sûr. Qui reprendra les étals quand tous ces marchands passionnés auront pris leur retraite ? « J’ai aimé mon métier, mais mes enfants ont choisi de faire autre chose et c’est aussi bien comme ça », assure, sans regrets, un maraîcher sur le départ. Parmi les commerçants rencontrés, deux sur trois affirment qu’ils ne seront pas remplacés quand ils cesseront leur activité. Comme Ahmed, 45 ans, un revendeur tourangeau : « C’est un métier trop exigeant. Il faut se lever à 4 h 30 du matin, porter des caisses lourdes et tout déballer. Mon fils a obtenu son baccalauréat et il va partir au Canada. Pourquoi voulez-vous qu’il s’embête à vendre des fruits et des légumes dans le froid ? »

Les Français, oui, sont attachés au marché mais la profession ne suscite pas pour autant la vocation des jeunes générations. Pour Antoine de Raymond, les raisons sont évidentes : « Embrasser ce métier, c’est accepter une vie où on a peu de loisirs et où on est décalé par rapport au reste de la population. C’est aussi une activité peu valorisée socialement. »

Le marché devra aussi s’adapter aux mutations de la société. Michel, maraîcher depuis trente ans, l’a constaté. « À une époque, les femmes s’occupaient du foyer et pouvaient venir ici en semaine. Aujourd’hui, elles travaillent sur ces horaires» Alors, forcément, en semaine, il y a moins de fréquentation. La clientèle est plus âgée. « Et n’est pas immortelle», ironise Michel.

L'organisation du travail n'est cependant pas immuable. Tout ceux qui bossent à domicile bénéficient d'horaires flexibles. Ils ont ainsi plus souvent l’occasion d’aller au marché en semaine. Le développement de ce mode d'organisation pourrait aider les marchés. En attendant, la ville tente d’instaurer des horaires de fin de journée, pour dynamiser l’activité. Si à Paris cela semble fonctionner, en Touraine, l’idée n’a pas pris. « Un marché, ça ne se décrète pas », lance Michel. 

Les Français et les marchés devront donc trouver leur rythme, entre habitudes et mutation. Antoine de Raymond reste cependant confiant « Tant que les marchés proposeront une souplesse d’approvisionnement, une variété de produits et que les politiques locales resteront attachés à cette offre, les marchés locaux se maintiendront. »

M. L. et J. M.

Photos : Julia Mariton, Archive ville de Tours (Yves Brault) et Maureen Lehoux
Enrobé sonore : Maureen Lehoux

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