Agriculteur_II.jpgJe chante, si je chante, c’est pour mon ami, qui a tout subi et qui est parti. La vache dans le pré, bientôt disparaît (…) Je chante, si je chante c’est pour mon voisin, pendu au jardin, quel triste destin... » Ces paroles sont tirées d’une vidéo intitulée La Vache et le prisonnier. Elle a été réalisée par l’Office du lait national, une organisation de producteurs laitiers indépendants.

Visible sur YouTube depuis plus d’un an, le clip totalise plus de 300 000 vues. La référence au film d’Henri Verneuil s’arrête au titre. Loin des péripéties du soldat Fernandel, prisonnier de guerre qui s’évade grâce à la vache Marguerite, la vidéo interpelle sur les difficultés économiques rencontrées par les producteurs laitiers. Et montre que, pour les agriculteurs comme pour les employés de France Télécom ou de Renault, ce sont bien les pressions du travail et du marché qui sont à l'origine de la plupart des suicides.

Une suicide tous les deux jours

En l’espace de quatre mois, deux études ont souligné l’extrême vulnérabilité de la profession. En octobre dernier, l’Institut national de veille sanitaire (INVS) a publié le premier rapport chiffré sur le suicide en milieu agricole. Résultat : les agriculteurs sont la catégorie socioprofessionnelle la plus concernée. Ce qui se disait à mots couverts dans les villages, est confirmé par ce chiffre : un agriculteur se suicide tous les deux jours.

Plus récemment, le cabinet de prévention des risques professionnels Technologia, rapporte que le monde agricole est le plus exposé au risque de burn-out. Un quart de cette population est au bord de la rupture, travaillant de manière excessive et compulsive. Dans les deux études, les agriculteurs sont devant les cadres d’entreprises, pourtant médiatiquement jugés plus menacés.

Dans le générique de fin de La Vache et le prisonnier, en lieu et place des remerciements, une liste d’accusés : Danone, Lactalis (Président), Bongrain (Caprice des dieux) et des coopératives comme Agrial (10 000 adhérents)… Car il existe clairement un lien entre les difficultés économiques et le suicide.

En agriculture, 90 % des problèmes sont d’ordre financier. C'est ce qu'estime en tout cas Paul de Montvalon, producteur de lait près d’Angers et président de l’Office du lait. Qui précise : « Les grands groupes ont la main mise sur les producteurs. Nous n’avons aucun moyen d’intervenir sur ce marché libéralisé. Les industriels attendent que l’on double notre production de lait. Ils nous disent : “Si en 2020, tu n’as pas 100 vaches, c’est que tu es un abruti." Il suffirait que 10 % des professionnels procèdent de cette façon pour que le marché s’effondre. Les prix sont nivelés par le bas et c’est la catastrophe. Comme en 2009, quand l’offre a largement dépassé la demande. »

Produire à perte

L'année 2009 fut noire. Suite à la baisse drastique du cours du produit, une partie des producteurs de lait européens entamèrent une grève.  Alors que l’année 2008 a vu les prix s’envoler, soutenus par une forte demande mondiale, ils se sont effondrés l’année suivante, passant ainsi de 351 euros la tonne à 298 euros. Les éleveurs se sont retrouvés à produire à perte.


Evolution du prix du lait (2007-2012) par asjtours

La déréglementation du marché ne concerne pas uniquement le lait. L’ensemble de la production agricole est désormais soumis à la mondialisation. «Depuis 2005-2006 on constate une volatilité des cours : des prix hauts puis bas, sur des cycles très rapides dans le temps, explique Joël Lorillou, membre de l’association Aide agri en Indre-et-Loire, qui vient en aide à des agriculteurs en difficulté financière. Actuellement, dans le département, 15 à 30 % des exploitants gagnent moins d’un smic. »

Cette oscillation des cours est aussi une conséquence de la spéculation agricole. Suite aux incendies d’août 2010 en Russie et aux inondations en Australie de 2011, le cours du blé s’est envolé. Pour combien de temps ? Une nouvelle vérité se dessine : l’agriculture est devenue un véritable champ de spéculation. Les matières premières alimentaires sont ainsi considérées comme n’importe quel autre produit financier. De nouveaux acteurs sont attirés par ce qu’ils perçoivent comme un secteur des plus rentables. «Les plus forts demain seront ceux qui produisent l’alimentation. Et ça, ils (les investisseurs, les industriels et les spéculateurs, NDLR) l’ont bien compris », déplore Paul de Montvalon.

L’agriculteur ne décolère pas. En 1990, il a subi de plein fouet la crise de la filière ovine. Pour combler ses dettes, il a vendu son exploitation et a intégré une ferme expérimentale en qualité de salarié. Huit ans s’écoulent. Il s’installe à son compte et fait le pari de l’élevage bovin. Aujourd’hui, il gère un cheptel de 50 vaches. Il raconte l’engrenage. « Quand vous avez des factures qui s’entassent, que vous ne pouvez plus payer l’école de vos enfants ni même la licence de foot de votre gamin, c’est de la folie. Cela déteint forcément sur votre vie de famille. Les moins solides prennent la corde ou le fusil. »

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En quinze ans, le nombre d'exploitations laitières a diminué de 50 % en France

Ces dernières décennies, beaucoup d’éleveurs et d’agriculteurs se sont endettés. Henri Roullier, membre de l’association Solidarité Paysans, explique que « l’investissement est de plus en plus important sans que la rentabilité soit là ». Nombreux sont ceux qui ont agrandi leur exploitation sans pour autant en augmenter les bénéfices. Pour certains, le constat est amer. Vincent Peltier, porte parole de la Confédération paysanne d’Indre-et-Loire et éleveur caprin depuis plus de trente ans, déplore : « A trois ans de la retraite, j’ai plus de difficultés à y arriver qu’il y a quinze ans. » Au fil du temps, l’endettement moyen des agriculteurs n’a cessé d’augmenter, passant d’environ 50 000 euros en 1980 à plus de 163 700 euros en 2011.

La folie des grandeurs

Dans ce secteur en crise arrive une nouvelle menace. Michel Ramery, un magnat du BTP, a lancé le projet d'une ferme-usine dans la Somme qui pourrait compter 1 000 vaches. En France, un élevage bovin laitier comporte en moyenne 50 vaches. Aujourd’hui, les tracteurs des grosses exploitations sont équipés de caméras thermiques et de GPS qui permettent de déterminer avec précision la quantité d’engrais qui sera nécessaire au sol. Des machines à traire entièrement informatisées peuvent fonctionner en autonomie pendant vingt-quatre heures. « Nous allons vers le modèle américain », analyse Vincent Peltier. Il évoque une industrialisation dont les agriculteurs ne veulent pas. A la Confédération paysanne, on regrette cette tendance à tout voir en grand, très grand. « Dans les années soixante-dix, on faisait partie des grands troupeaux lorsqu’on avait 170 chèvres. Aujourd’hui, il est impossible de discuter avec un banquier sans en avoir au moins 200 ou 250.

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Depuis vingt ans, Jean-Michel Dionnet vient en aide
aux agriculteurs au bord de la rupture.

Comptabilité, gestion, décisions, tout incombe à une seule et même personne. Cette charge administrative est souvent vécue comme un véritable fardeau, qui génère de l’incertitude. « Si vous n’êtes pas en forme, il y a de quoi péter les plombs >», explique Jean-Michel Dionnet, agriculteur d’Indre-et-Loire et magnétiseur. Cet homme accompagne aujourd’hui trente agriculteurs au bord du gouffre. Et ne coupe jamais son téléphone, pour rester à l’écoute. Son don de magnétiseur, dit-il, lui permet de détecter les idées noires. Plusieurs fois, il est arrivé juste à temps. Comme ce jour, où d’instinct, il s’est rendu chez un agriculteur. L’homme était assis dans sa grange, le fusil chargé dans les mains, prêt à passer à l’acte. Il s’était laissé submerger par les difficultés.

Un sentiment d'isolement qui perdure malgré les aides

Dans ce secteur où productivité et obligation de performance, liés à des investissements lourds sont les maîtres mots, s’ajoute l’éloignement entre les institutions et les agriculteurs. « L’organisation de l’agriculture est telle que l’exploitant est seul, avec autour, des organismes agricoles puissants et structurés, analyse le psychologue François-Régis Lenoir qui anime aux côtés de la Mutualité sociale agricole des débats sur le suicide en milieu rural. L’agriculteur devient un numéro dans son champ professionnel » Pourtant, de la chambre d’agriculture aux coopératives, en passant par la Mutualité sociale agricole, le métier est des plus encadrés. Et paradoxalement, le sentiment d’isolement et les situations de mal-être demeurent.

« En dix ans, la taille des coopératives a augmenté. De 300 adhérents en moyenne, nous sommes passés à 5 000 puis 10 000 », souligne François-Régis Lenoir. « Je verrais bien une coopérative oublier d’acheter du grain et vendre des téléphones », ironise Jean-Michel Dionnet. Nombreux sont les professionnels à nourrir un violent ressentiment contre le gigantisme des coopératives, bien éloigné du modèle historique. Le Crédit Agricole s’est lui aussi détourné de sa mission première. « Il y a vingt ans, le banquier venait boire le café pour gérer un dossier. » Une époque révolue. La banque verte a d’ailleurs été montrée du doigt en 2013. L’ONG Oxfam France lui reprochait d’avoir spéculé contre la faim.

IMG_0232.jpgCes difficultés sont admises par l’ensemble des acteurs liés à la profession. Même la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (Fnsea), qui a poussée à la mécanisation du modèle agricole, le reconnaît. « La chaîne alimentaire ne fait pas de cadeaux aux producteurs », a déclaré Dominique Barrau, secrétaire général du syndicat majoritaire, lors de la publication du rapport de l’Invs.

Conscients du risque sanitaire, la MSA et le ministère de l’Agriculture ont mis en place un plan national d’action contre le suicide en 2011. Sur le territoire Berry Touraine, près de 150 personnes viennent d’être formées afin de détecter les personnes en souffrance. « Les employés rattachés au pôle contentieux et ceux qui gèrent l’accueil physique et téléphonique ont été sensibilisés », indique Véronique Choquart, médecin à la MSA Berry Touraine. Elle s’attendait à quelque 800 décès par suicide en trois ans. « Les chiffres annoncés sont moins noirs que prévus. (…)La MSA ne peut pas toute seule gérer cette souffrance. Il faut mettre tous les acteurs territoriaux autour de la table. » Au manque de cohésion soulevé par François-Régis Lenoir, s’ajoute l’absence d’un numéro vert permettant aux agriculteurs de faire part de leur détresse. Quatre ans après la création du plan de prévention, la ligne n’est toujours pas disponible.

Reconnaître la maladie

Comme chez Renault ou chez France Télécom, la bataille juridique en matière de reconnaissance du suicide comme maladie professionnelle risque d’être longue. Le ministère de l’Agriculture affirme aujourd’hui vouloir « installer un groupe de travail pour que les psychopathologies soient reconnues ». « Certains suicides sont maquillés en accident du travail pour que la famille puisse toucher les assurances, reconnaît Jean-Michel Dionnet.

Alors, comment prévenir ? Il faut être attentif explique Jean-Michel Dionnet : « Ce sont souvent les changements de comportement qui interpellent. Agressivité, prise de distance, ou même des mots du type : “Ne t’inquiète pas, va, je vais bien la trouver la solution.” Il arrive que certains mettent la date programmée de leur suicide sur Facebook ».

Photos : J. G., A. P., G. R./EPJT

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Pour aller plus loin

Découvrir Les Fils de la terre l'émouvant documentaire d'Edouard Bergeon, dont le père agriculteur s'est suicidé. Il suit des agriculteurs en détresse.