Philippe Quignon est agent technique territorial dans un collège de campagne. C’est lui qui s’occupe des ordures de la cantine rattachée à l’établissement. Il pèse les poubelles chaque semaine. Et chaque semaine, le constat est le même : entre 200 et 250 kilos de nourriture sont jetés par les 191 élèves. Soit de 1 à 1,3 kilo par enfant et par semaine. Ça semble peu. C’est en réalité énorme.

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En France, nous produisons 9 millions de tonnes de déchets alimentaires par an. De cet océan d’ordures, le consommateur n’est pas seul responsable. C’est toute la chaîne qui est fautive. Exemple : sur les étals, on ne trouve que de belles tomates, rouges et rondes. Exigence marketing. Les fruits imparfaits ont été écartés des rayons, même s’ils sont comestibles. Il en va de même pour les melons. « Comment expliquez-vous qu’un melon plus petit que les autres ne mérite pas sa place en supermarché ? » s’interroge le président de France Nature Environnement, Bruno Genty. C’est simple : les melons sont vendus à la pièce. On gage que le consommateur en veut pour son argent et préfère un melon plus dodu. Les plus petits sont donc écartés.

Distributeurs et industriels habituent le consommateur à des produits standardisés et imposent ces normes aux producteurs. Calibres et critères esthétiques sont donc à respecter, les producteurs sont contraints à jeter une partie de leur récolte pour satisfaire les exigences du premier acheteur. Melons mal calibrés, concombres déformés ou tomates biscornues finiront sur un tas d’ordures. Tout ce qui est moche est jeté.

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Sans qu’il s’en rende compte, le consommateur est cerné par le marketing. Il n’y a pas que la publicité à la télévision. L’organisation même des magasins, des présentoirs le poussent à acheter, toujours plus et toujours plus vite. Et c’est peu dire que le secteur de l’agroalimentaire connaît bien les stratégies de communication. Sollicités par les industriels, des laboratoires reconstituent des supérettes en carton-pâte dans lesquelles ils analysent les comportements du consommateur. L’objectif ? Mieux anticiper sa décision d’achat. L’analyse permettra de corriger, au besoin, un emballage pas assez séduisant.

Pascal Lemée, directeur d’un Super U, ne cache pas que les intentions des distributeurs sont les mêmes : vendre plus. « Autant que les industriels, nous passons une partie de notre temps à chercher la meilleure approche pour rendre les rayons plus attrayants. » Ainsi, musique et parfums d’ambiance envahissent les lieux de vente sans que le consommateur ne s’en aperçoive. Dans le documentaire Consommateurs pris au piège, Michel Badoc, professeur de marketing, déclare que « les éléments qui jouent sur les sens peuvent faire des différences d’achat entre 15 et 25 % ». Les promos envahissent nos boîtes aux lettres. Qui ne s’est jamais laissé tenter par deux produits pour le prix d’un ? En sachant que le second gratuit finira probablement à la poubelle, faute d’une date de péremption assez éloignée. Car, en plus du marketing, les distributeurs se sont lancés dans une course effrénée à l’ultrafraîcheur pour attirer la ménagère. Isabelle Rainon, employée d’un Carrefour Market, confie retirer des rayons « tous les produits frais dont la date de péremption est celle du jour ». Ceux-là iront rejoindre les moches dans la benne.

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Le gaspillage est ainsi devenu une composante de la vie moderne. Et le phénomène est accentué par « les contraintes d’emploi du temps qui compromettent l’organisation des courses », complète Marie Mourad, sociologue au Centre de sociologie des organisations. Une mauvaise gestion du réfrigérateur au quotidien et la poubelle s’alourdit. Laeticia, infirmière et mère de famille, se rend chaque semaine au supermarché. « Quand je ne me souviens plus si j’ai le produit à la maison, je préfère le prendre plutôt que de manquer », admet-elle. Car elle n’aura pas le temps de retourner faire des achats. Mais le produit acheté en double pourrait bien être oublié au fond du frigo et finir à la poubelle.

Face à cet immense gâchis, ce sont les citoyens ordinaires qui ont, les premiers, réagi. Avec de bonnes idées et de l’huile de coude. Constatant que les mauvaises habitudes étaient souvent dues à un manque de temps ou de savoir-faire, les militants de Disco Soupe invitent les passants à mettre la main à la pâte. Ils organisent, en pleine rue, de grandes potées avec les invendus de la distribution. Qui veut se joindre à l’événement se saisit d’un économe, d’un légume écarté des rayons et s’attelle à l’éplucher, qui n’est plus une corvée mais un événement festif.

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En un an, ce sont soixante Disco Soupes qui ont été organisées dans toute la France. Mais s’ils ont permis de sauver des tonnes de fruits et légumes de leur triste sort, cela reste une goutte d’eau dans l’océan du gaspillage. Car c’est plus de 2 millions de tonnes de nourriture que la grande distribution jette sur la même période. Il n’y a pas assez de jours dans l’année pour éradiquer les déchets des supermarchés, des épiceries et des marchés.

 

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Disco Soupe Brest défend les légumes non conformes (photos CC)

 

Les initiatives citoyennes ne pèsent pas assez lourd dans la balance. Pis, elles sont peu aidées par l’Etat et la grande distribution. Cette dernière s’est engagée à passer des contrats « volontaires » avec les associations d’aide alimentaire. Ainsi, à Tours, Éric Maguet prend chaque matin le volant de la camionnette de la Banque alimentaire. Il récupère les invendus auprès des supermarchés de l’agglomération. Ces produits encore consommables sont redistribués ensuite aux associations. Mais les employés de supermarché n’ont pas ou ne prennent pas le temps de mettre les produits à disposition d’Éric Maguet. « Parfois, ils ne s’embêtent pas, ils jettent ». Isabelle Rainon rappelle que pour donner, il faut d’abord trier et scanner les produits. Un travail supplémentaire et fastidieux pour les salariés, certes pour une bonne cause, mais qui mériterait alors d’être encouragé et rémunéré.

 

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Alors, coupable le consommateur ? Et l’agroalimentaire, première industrie de France avec quelque 150 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an ? Sur les onze mesures proposées, trois la concernent. La mesure 6 qui prévoit la lutte contre le gaspillage alimentaire dans les plans relatifs à la prévention des déchets. La 7 concernant la lutte contre le gaspillage alimentaire dans la responsabilité sociale des entreprises… Et la 8 qui préconise le remplacement systématique de la mention DLUO par « À consommer de préférence avant… ». Les détails sont laissés à l’appréciation des entreprises et aucune ne dépasse la simple incitation. Aucune sanction n’est non plus prévue. Les autres mesures ? On reste dans le démonstratif avec des chartes, des guides de bonnes pratiques : il faudrait faciliter le glanage, récupérer les invendus, généraliser le don alimentaire. Aucune mesure n’est chiffrée, il n’y a pas d’obligation de résultats. Un premier bilan devrait bientôt être dressé par le comité de pilotage du pacte, un an après le lancement de celui-ci.

Sur le terrain, les résultats sont tout aussi mitigés. Pour réagir contre le tri des aliments en fonction des critères de la distribution, Angélique Delahaye, maraîchère en Indre-et-Loire, est à la tête de Solaal, une association qui fait le lien entre les producteurs et 12 organisations d’aide alimentaire. Elle propose de redistribuer les produits écartés par la distribution.

 

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Pour faciliter le don, les réductions d’impôts s’élargissent désormais aux produits comme le lait, les céréales, la viande. Elles ne s’appliquaient auparavant qu’aux fruits et légumes. Malgré ces progrès, Angélique Delahaye reconnaît que son association ne pourra pas bouleverser la chaîne alimentaire, « c’est du ressort des pouvoirs publics ». C’est pour cette raison qu’elle a elle-même sollicité Guillaume Garot. Elle lui a rappelé qu’il s’était engagé à traiter la question du gaspillage quand Canal+ a diffusé son documentaire Global Gâchis.

 

La maraîchère, membre du comité de pilotage pour le pacte national, reste optimiste, mais elle ne cache pas qu’il manque un soutien financier pour les différents projets. Solaal a été reconnue d’intérêt public, témoignant de sa portée nationale, de la solidité de son engagement. Elle peut désormais recevoir des dons, financés à 60 % par l’État grâce aux réductions d’impôts. Un joli lot de consolation pour la seule initiative à ce niveau de la chaîne alimentaire.

Mais la camionnette d’Éric Maguet risque d’arrêter ses rondes. La Banque alimentaire a bien reçu un soutien financier de l’État pour ce projet pilote, mis en place avec le pacte national. Mais l’aide de l’Etat ne sera pas reconduite. Benoît Poyeton, son vice-président, estime pourtant que l’opération est un succès. « Pour la première année, nous nous étions fixé l’objectif de redistribuer 40 tonnes de denrées collectées auprès d’une dizaine de supermarchés. Nous en sommes à 90 tonnes récupérées auprès de seulement 8 supermarchés. » Pour sauver l’opération, les collectivités locales devront mettre la main à la poche. Si elles en ont les moyens.


Une camionnette pour lutter contre le gaspillage par asjtours

 

En fait , les plus vertueux sont encore les citoyens, ceux que l’on montre du doigt, ceux que le pacte national cherche à rééduquer. La campagne de sensibilisation a le don d’agacer Sonia. « On culpabilise, on infantilise le consommateur en dénonçant son comportement. » Cette éco-responsable, allergique aux hypermarchés et au surgelé, ne veut pas être prise pour une poire. Son régime antigaspi : faire une liste, ne pas céder au chariot et éviter les courses à l’heure des repas. Comme elle, nombreux sont ceux qui aimeraient rompre le cercle vicieux du gaspillage. Et qui résistent avec leurs petits moyens. Les engagements se multiplient, les solutions émergent. Angélique Delahaye estime que les causes et les remèdes sont différents pour chaque maillon de la chaîne. Elle s’investit dans son domaine de compétences, la production. Éric Maguet s’engage auprès de la distribution pour venir en aide aux plus démunis. La lutte contre le gaspillage alimentaire est une affaire de conviction. « Le problème ne vient pas des consommateurs, affirme Aurélien Culat de Disco Soupe, mais la solution passera par eux. »

 

J. D., A. G. et J. L.

Photos : Julie Dubois, Axelle Guinon, Floriane Le Roux, Akynou, Disco Soupe
Micro-trottoir : Juliette Lécureuil
Montage interview : Axelle Guinon 
Vidéo : Julie Dubois

 

 

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