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La récréation n’a jamais été aussi longue. Entre marelle et partie de cache-cache, les enfants de l’école primaire de Savigny-sur-Braye (Loir-et-Cher) se défoulent. Et ça dure depuis quarante minutes. A proximité, une forêt où les plus aventuriers s’engouffrent sans surveillance. Dans l’école maternelle d’à côté, les petits font la sieste. Le témoignage d’Anne Allet, la directrice, est déconcertant. Officiellement, c’est l’heure des TAP, temps d’activités périscolaires. Intégrés dans la réforme des rythmes scolaires, obligatoires depuis la rentrée 2014. La plupart des écoles les ont placés sur quatre jours, entre 15 h 30 et 16 h 15. Leur objectif ? Alléger la semaine et favoriser la découverte. Problème : à Savigny, il n’y a pas d’animateurs.

C’est loin d’être une exception. Pour Céline Fabre, enseignante et figure du militantisme contre la réforme, c’est même le problème majeur de la mise en place de ces activités. En cause : le salaire, à un taux horaire légèrement supérieur au Smic. En considérant qu’il travaille moins d’une heure par jour à raison de quatre fois par semaine, un animateur gagne moins de 150 euros brut par mois. Une situation plus que précaire, donc. D'autant que les ateliers, souvent placés en plein après-midi (vers 15 heures), bloquent leur journée. Difficile de s’organiser et de cumuler plusieurs jobs, pour les étudiants comme pour les professionnels. Pour peu que la commmune soit excentrée, comme à Savigny, la prestation n'est plus du tout rentable. Si certaines communes sont sauvées par la présence d’un centre de loisirs à proximité, d’autres se retrouvent sans encadrant.

Animateurs sans contrat

Pour pallier ce manque d'attractivité, les communes, même celles où il y a de l’argent, n'exigent aucun dipome. En découlent des situations aberrantes, comme celle d'Amélie, 24 ans, qui travaille dans l’illégalité la plus totale, sans contrat ni assurance. C’est dans l’école d’une petite ville de 10 000 habitants en Indre-et-Loire qu’elle intervient. « Après m’être inscrite à des cours de théâtre en début d’année scolaire, Grégoire, un animateur, m’a proposé de l’accompagner dans les écoles. C’est comme ça que je suis devenue animatrice théâtre. Alors que je commence à peine à prendre des cours. On ne m’a jamais demandé quoi que ce soit et je n’ai jamais vu une directrice d’école ou un membre de la mairie. Pour l’argent, c’est Grégoire qui me paye. Et parfois, lorsqu’il est absent, je me retrouve toute seule à animer. » Pourtant un budget confortable a été alloué par la commune. Si les diplômes ne sont pas garants du savoir-faire et ne doivent pas être le seul critère de recrutement, la situation est dangereuse pour les enfants comme pour Amélie. Les parents, inquiets quant aux compétences des personnes qui encadrent leurs enfants, seraient atterrés s’ils découvraient cette situation.

infographie-sourcee-72-dpi.jpgLa ville de Tours, elle, n'a pas ce genre de préoccupation. Elle collabore aujourd’hui avec plus de 50 associations (échecs, cirque, lecture…) grâce à un appel d’offre lancé chaque été. A chaque séance, pour une vingtaine d’enfants, on compte deux animateurs. Il faut dire que la mairie a décidé de se lancer dans l'aventure dès la rentrée 2013, comme le permettait la nouvelle loi. Ce choix explique en partie la bonne organisation des ateliers. Mais cela n'a pas empêché que cette mise en place se soit accompagné de problèmes économiques.

C'est d'ailleurs un reproche qu'adresse l’ensemble des mairies au gouvernement : le manque de moyens. L'Etat n'alloue que 50 euros par enfant et par an, pour un coût réel estimé à 224 euros. Les difficultés touchent davantage les villes de petite taille avec un pouvoir économique plus modeste. Ces dernières se retrouvent fréquemment avec un budget limité et peinent à répondre aux besoins matériels et humains des écoles. « L’Éducation nationale a rédigé un projet beau sur le papier mais a omis d’y inclure les moyens financiers, s’indigne Aude Colmant, animatrice théâtre à Tours. Les mairies, complètement esseulées, tentent de mettre en place des activités sans argent ni directives précises. C’est un non-sens total. » C'est oublier la loi de décentralisation qui veut que l’échelon municipal soit le plus indépendant possible et qui ne permet pas à l’Etat d’intervenir outre mesure.

Conséquence : les mairies ne partent pas toutes sur un pied d’égalité face aux TAP. « Actuellement en France, certains enfants font du poney pendant que d’autres s’ennuient sur un banc », dénonce Céline Fabre. Un rééquilibre des aides réparties en fonction des besoins de chaque commune pourrait être une piste à explorer.

Parfois, cependant, ce sont les communes qui trainent des pieds. On ne peut pas dire que Marseille soit une petite commune qui manque de moyens. Pourtant, les TAP ne sont mis en place dans ses 445 écoles que depuis le 9 janvier. Les quatre premiers mois de l'année ont été chaotiques. Occupations d’écoles, manifestations, grèves des cantines, actions en justice... Ne sachant jamais à quoi s’attendre, les parents s’exaspéraient de subir les conséquences d’un fiasco organisationnel. Pourtant, dans l’optique de la mise en place obligatoire des TAP, 2 millions d’euros d’aide de l’Etat sont directement tombés dans les poches de la municipalité en octobre 2014. Pour se dédouaner, la cité phocéenne évoque encore et toujours l’absence d’animateurs et d’argent. Un comble, quand on sait que les activités n’ont lieu que le vendredi après-midi sur toute la ville. Une organisation qui empêche automatiquement le roulement des animateurs. Ici, l’échec est clairement dû à la mauvaise volonté des édiles. Dès l’annonce de la loi, le maire UMP Jean-Claude Gaudin a refusé en bloc de l’appliquer.

Car même dans des villages à faible budget, les TAP peuvent fonctionner. À Lescheraines (Savoie, 750 habitants) par exemple, où le maire Albert Darvey fait preuve d’une grande implication : « Le recrutement des animateurs et la réalisation du planning réclament beaucoup d’investissement financier et personnel de la part des responsables de la ville et de l’école. Mais les TAP sont maintenant un succès : dans la seule école du village, la totalité ou presque des enfants se sont inscrits. » « La clé, c’est de travailler en bonne intelligence avec l’Éducation nationale et les parents d’élève », renchérit Patrick Frère, responsable du pôle jeunesse de Chambray-lès-Tours, ville moyenne d'Indre-et-Loire.

Locaux inadaptés

Autre souci récurent : la logistique. Les communes jouissent rarement de locaux appropriés pour le déroulement des activités comme le sport. Dans le cadre d’un atelier sur une heure, quand le local se trouve à 15 minutes de marche ou nécessite un trajet en bus, on frise le ridicule. Là, si on compte le temps que mettent les enfants à se changer, l’activité sportive ou culturelle peut ne durer que vingt minutes. C’est ce que vit Aude Colmant, qui dans le meilleur des cas, propose trente minutes d’activités. Bilan : chez les enfants comme chez les animateurs, frustration et fatigue sont au rendez-vous.

DSC_0205.jpgLa solution à ces maux ? Utiliser salles de classe, self et cours de récré, comme c’est le cas à Lescheraines ou Chambray-lès-Tours. Encore faut-il que les responsables d’école, et en particulier les professeurs des écoles, jouent le jeu et donnent leur accord pour transformer leurs salles de cours en espaces de divertissement. Si leur aval n’a rien d’indispensable, ils peuvent constituer un véritable frein à la mise en place des TAP. « Quelques enseignants, positionnés d’emblée contre la réforme, n’ont pas été très fairplay au début », avoue Armelle Smaïli, membre de l’Association de parents d’élèves de Rabelais écoles et collège à Tours. Les animateurs déplorent également un manque de contact et de collaboration. « Les projets d’activités seraient bien plus intéressants si les instituteurs étaient impliqués », estime Mohamed Bellahcene, directeur artistique de l’association Gavroche Théâtre, qui anime des ateliers dans trois écoles de Chambray-lès-Tours. « Cela favoriserait les projets sur le long terme et on pourrait réaliser, par exemple, un vrai spectacle à la fin de l’année. » Les principaux concernés se défendent en évoquant un projet pensé sans les consulter. Le décret, rédigé au niveau national, n’a pourtant jamais exclu la participation des enseignants. Au niveau local, la mise en place des TAP devait s’accompagner de comités de consultation avec les enseignants et les parents d’élève, ce qui n’a pas toujours été fait. À Tours, des enseignants participent effectivement à ces activités en tant qu’animateurs. Une solution efficace qui pourrait se généraliser dans le reste de la France si les acteurs faisaient preuve de bonne volonté.

Les handicapés exclus

Reste des discriminations fustigées par certains enseignants et parents d’élèves. Dans une petite ville du Nord-Pas-de-Calais, les enfants de chômeurs en sont carrément évincés : « Il n’y a pas assez de place pour tout le monde, donc nous privilégions ceux dont les parents travaillent », explique un ancien animateur. Au sud de Tours, ce sont les parents, sans emploi, qui insistent pour venir chercher leurs enfants à 15 h 30. Les TAP leur ont été mal expliqués : ils ne comprennent pas ces changements d’horaires et ces nouveaux visages. Un manque de pédagogie et de communication de la part de la mairie. « Ces parents ont certainement peur de mettre leurs enfants avec des inconnus pour des activités non-scolaires dont ils ne comprennent ni les tenants ni les aboutissants », explique Pascal Brun, vice-président de la Fédération des conseils de parents d’élève d’Indre et Loire (FCPE 37). En outre, des dizaines de témoignages recueillis par le Défenseur des droits indiquent que deux enfants handicapés sur trois n’auraient pas accès à ces activités périscolaires. « Les AVS (auxiliaire de vie scolaire) des enfants en situation de handicap ne sont présents que lors des temps de cours. Ensuite, ces enfants restent seuls pour les TAP. Du coup, soit ils en sont exclus, ce qui engendre des frais de garderie pour les parents, soit ils regardent leurs camarades pendant une heure », rapporte Céline Fabre. L’exclusion des enfants en situation de handicap est inhérente au système scolaire français lui-même. Même si les TAP renforcent cet isolement, combien d’enfants handicapés ne sont aujourd’hui pas scolarisés ?

“Comment faire quelque chose de sérieux avec
un animateur pour 40 enfants ?”

Concernant l’intérêt pédagogique des activités, un seul regret : l’impossibilité de mettre en place une activité sur le long terme. Dans la plupart des écoles, les TAP sont en effet divisés en cycles de cinq semaines pour donner aux enfants accès à toutes les activités. « Comment voulez-vous réaliser quelque chose de sérieux avec une heure d’activité par semaine ? Surtout quand il n’y a qu’un seul animateur pour une quarantaine d’enfants, comme cela se voit parfois », s’étrangle Aude Colmant, qui intervient dans des écoles situés dans des quartiers défavorisés. Reste que les principaux concernés, ravis la plupart du temps, peuvent s’épanouir et être plus attentifs aux cours élémentaires du lendemain. Car à 15 heures, dans les salles de classe et gymnases d’Indre-et-Loire, ce sont bien de larges sourires qui se dessinent sur les visages des petits et des animateurs. Des sourires qu’on retrouve une heure plus tard chez les parents, à la sortie de certaines écoles. Leur enfant ne deviendra peut-être pas le prochain Georges Brassens ou le futur Picasso, mais il aura appris quelques accords de guitare et saura manier le pinceau. Si les mairies ne les laissent pas dans la cour de récréation.

Photos : F. C., N. D. et C. M. / EPJT

 

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Pour aller plus loin

Texte du décret de la réforme scolaire

Guide pratique pour des activités périscolaires de qualité (CAF)