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Se croiser... sur Happn ou Tinder

 

« Un glissement de doigt. C’est à ça que je dois la rencontre avec ma copine. » La première fois que Fabien, 19 ans, a vu sa petite amie, c’était en photo sur son Smartphone. Une jeune fille parmi les dizaines qui défilent sur son écran. Chaque fois, deux possibilités : le cœur ou la croix. Tu fais glisser la photo vers la droite, tu la likes. Vers la gauche, tu la jettes.

Cruel mais terriblement efficace. Cela dit, la personne jetée ne le saura jamais. « C’est ce qui est cool sur cette appli, tu te prends des gros vents sans le savoir », commente Fabien. Une sorte de réalité adoucie. La personne que tu likes ne le sait pas non plus. Tant qu’elle ne t’a pas liké en retour. La réciprocité des likes, c’est la règle de base. Je te like, tu me likes et là, c’est le match. Tu peux enfin chatter avec le joli minois qui te faisait de l’œil sur ton téléphone.

Ça y est, tu as le vocabulaire ? Tu peux filer t’inscrire sur Tinder. L’application de drague fait un tabac depuis son lancement en 2012. Elle a d’abord conquis les campus américains avant de débarquer en France. Le terrain de chasse du Tinder man, c’est d’abord son environnement proche. Rencontrer les gens qui habitent à côté de chez soi. Tiens c’est vrai, on n’y avait pas pensé ! Un miracle permis par une merveilleuse invention : la géolocalisation.

La recette a bien fonctionné pour Fabien. À l’aise dans ses baskets mais timide avec les filles, le jeune étudiant ne se sentait pas de draguer dans la rue. Tinder, c’était un moyen de se donner de l’assurance : « Avec Sarah, on est ensemble depuis dix mois et ça se passe très bien.  Notre premier rendez-vous était parfait. On savait qu’on se plaisait mutuellement, ça enlève déjà un poids. » Fabien et Sarah se sont rendu compte après coup qu’ils prenaient le même train pour rentrer chez leurs parents le vendredi soir. « Avec les bagages, ça aurait été beaucoup moins sexy. Tinder, c’est juste un petit coup de pouce au destin. » Et c’est bien dans ce coup de pouce que réside le succès de l’application.

Happn, son nouveau rival français a poussé le concept encore plus loin. Il y a ce beau mec que tu n’arrêtes pas de croiser à la piscine, dans le bus ou au supermarché. Manque de bol, à chaque fois, il disparaît pile au moment où tu t’apprêtais à l’aborder. Pas de panique, s’il est sur Happn, tu le retrouveras. Une carte t’indique même tous les endroits où tu l’as croisé, quel jour et à quelle heure. « Comment se rencontre-t-on dans la vraie vie ? interroge Marie Cosnard, responsable communication pour Happn. En se croisant. On a donc voulu réinsérer de la réalité dans le monde virtuel. »

Dis moi où tu vis,  je te dirai qui tu aimes

louise.jpgVraie vie versus virtuel ? C’est le duel qui se joue entre les nouvelles applications de dating et les sites de rencontres à l’ancienne. Pour rester dans la course, même Meetic a dû s’y mettre. Depuis 2012, le leader du marché organise des événements : apéros, ateliers cuisine, etc. « Nous proposons un lieu et une soirée qui correspondent à des classes d’âge et à des centres d’intérêt, explique Laurence Le Gouic-Parot, responsable de presse. Le lieu est très important. Si on habite dans le 16e arrondissement de Paris, on ne va pas se rendre à un apéro organisé dans le 20e, à l’autre bout de la capitale. » Tiens, tiens, un air de déjà vu. On peut aimer les mecs blonds, les petits bruns ou les filles qui font de la natation, l’important, après tout, c’est qu’ils habitent près de chez nous. Le maître-mot : la proximité.

Avoir besoin du virtuel pour se parler. Étrange, quand on y pense. Les 18-24 ans sont en tout cas de plus en plus nombreux à utiliser les sites de rencontres ou les applis. En 2012, 35 % des moins de 25 ans avaient déjà tenté l’expérience. La curiosité est pour Catherine Lejealle (voir la vidéo ci-dessous), sociologue, auteure de J'arrête d'être hyperconnecté ! : 21 jours pour réussir sa détoxification (Eyrolles), l’une des explications de cet engouement : « C’est un phénomène de mode. Ça ne coûte rien. Les jeunes ont envie de voir à quoi ces applis ressemblent. » Florian, photographe de 22 ans, un peu timide avec les filles, n’avait jamais été sur des sites avant. Il a sauté le pas l’année dernière lorsqu’un chagrin d’amour lui a brisé le cœur. Argument décisif pour lui, la gratuité : « Je refuse de payer pour rencontrer quelqu’un. » Les sites plus classiques sont souvent payants pour les hommes. Il faut bien laisser un avantage aux femmes. D’autant que la concurrence entre les sites est acharnée. Le nerf de la guerre : le nombre de filles inscrites. Tout ça pour appâter le chaland. Comme en boîte.

Jeu, sexe et match

Avec Tinder, par contre, filles et garçons se sentent sur un pied d’égalité. Il n’est pas mal vu pour une jeune damoiselle de dégainer le like la première et d’engager la discussion. C’est le cas d’Anaïs, 26 ans. « Il m’arrive de parler la première à un mec sur lequel j’ai vraiment flashé. Ça ne m’a jamais posé de problèmes. Surtout qu’il y a eu match. Donc, par définition, je lui plais. » Les filles qui prennent l’initiative, Thomas, 25 ans, adore. « Ça montre qu’elles ne sont pas timides. Et j’aime ça ! » Alors, les filles, vous êtes aux manettes ? Sur Happn, c’est moins évident. Les charmes sont payants pour les garçons, gratuits pour les filles. Business is business.

L’idéal d’égalité dans la drague plaît aux jeunes. Le côté chasse des sites à l’ancienne, où le mec doit harceler les filles pour obtenir une réponse, très peu pour eux. « Sur Tinder, t’as pas l’impression d’être en chien comme sur les autres sites. Tu rencontres des gens “naturellement”, résume Robin, 28 ans, utilisateur de la première heure. » Euh… La nature fait bien les choses mais quand même ! Ce fameux mythe de la rencontre nature. Laura, 23 ans a aussi mordu à l’hameçon. « Il y a du hasard sur Tinder, un peu comme dans la vraie vie. Je ne serais jamais tombée sur Romain autrement », explique-t-elle. La nouvelle génération veut donc manger bio mais aussi rencontrer bio. Personne ne rêve de trouver sa moitié par écran interposé. L’époque est en mal d’authenticité, et ça, les applications de dating l’ont compris. Leur stratégie marketing est bien huilée. Passer par le virtuel pour arriver au réel : le paradoxe ne choque plus personne. Enfin, l’important c’est que ce soit rapide et efficace. Surtout pour les chasseurs. Non, cette espèce n’est pas encore tout à fait en voie de disparition. Matthieu, étudiant de 24 ans, n’a aucun mal à faire des rencontres. Et à conclure sous la couette. Jeu, sexe et match. On pourrait même dire qu’il chope plus vite que son ombre. Tinder et Happn, pour lui, ce n’est pas une nécessité mais un outil supplémentaire pour compléter son tableau de chasse. « Rapide et instantané. C’est la traduction moderne des sites de rencontres. On fait défiler les filles. C’est vraiment très ludique. »

Ras-le-bol des plans cul : « Je ne suis pas qu’un pénis »

portable_happnflou_.jpgEt le jeu n’est pas réservé aux garçons. Anaïs ne cherche pas le grand amour plutôt des relations de courte durée. En deux mots : plans culs. « Pour moi qui ne recherchais pas quelque chose de sérieux, c’est tout bénef ! » Les filles n’ont pas froid aux yeux. Certains s’en plaindraient presque : « Je ne suis pas qu’un pénis, proteste Julien, 31 ans. Sur Tinder, beaucoup de filles ne cherchent que des plans cul. Moi, à mon âge, ça ne m’intéresse plus. » Les hommes, victimes de harcèlement sexuel ? On croit rêver !

En tout cas, personne n’est dupe. Happn et Tinder, on n’y va pas pour trouver l’âme sœur. D’ailleurs, ce n’est pas ce que promettent ces applis, plus réseaux sociaux que sites de rencontres. L’idée est d’abord de s’amuser : draguer, flirter et, pour certains, coucher. Sur un malentendu, ça peut matcher.

Les deux applis ont même convaincu certains spécialistes du couple. Fabienne Kraemer, psychanalyste et auteure de Solo, no solo, quel avenir pour l’amour ? (PUF), y voit une nouvelle forme de romantisme. Oui de romantisme, vous avez bien compris : « Au début, je trouvais ça assez cruel de faire défiler tous ces profils, ce côté zapping. Puis, je me suis rendu compte qu’on faisait la même chose dans la rue ou en arrivant à une soirée. On jauge ce qu’il y a autour de nous. Finalement, ce n’est pas très différent de ce qui pourrait arriver en boîte. »

Tinder et Happn, des outils intéressants. C’est aussi l’avis de Marc Parmentier, philosophe : « Les applications de dating ont un rôle d’apprentissage des codes de la séduction chez les jeunes. Pour d’autres, une phase de réapprentissage, à la suite d’une rupture, par exemple. » Car avant de se rencontrer, il faut être charmant en chattant. Tout un art. Mais aussi une phase test. « Une meuf qui fait plein de fautes et écrit ‘‘c tro kool !’’, c’est mort », raconte Matthieu. Deux amants qui s’écrivent et se testent. Finalement, rien de très nouveau. Les relations épistolaires ne datent pas d’hier. Il n’y a qu’à relire Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. « La phase virtuelle fait partie de la rencontre, rappelle Marc Parmentier. Elle façonne l’imaginaire, crée des fantasmes. C’est important de prendre le temps de désirer quelqu’un. »

Alors Tinder et Happn, c’est le top du top ? Gratuit, simple, romantique. Que demander de plus ? Eh bien peut-être un peu plus de réel, justement. Car la phase virtuelle peut aussi s’éterniser. Camille, 22 ans, est inscrite depuis un an sur Tinder. Pourtant, elle n’a rencontré aucun garçon « en vrai ». D’autres sont déçus. La belle blonde avec qui tu chattais depuis une semaine est moins jolie que sur la photo. Le premier rencard sera aussi le dernier.

Monica et Chandler c’est le big love au quotidien

invisible.jpgDes déceptions, Sylvain Derouet en a eu des tonnes. Pendant près de dix ans, ce trentenaire célibataire s’est promené de site en site à la recherche de l’âme sœur. Bilan : des heures passées seul derrière un écran, à peine une quinzaine de rendez-vous, pas mal d’argent dépensé et beaucoup de mauvaises surprises. « Les sites reproduisent toujours le même schéma. Les hommes sont frustrés parce qu’ils reçoivent très peu de réponses, et les filles sont inondées de messages. Je me suis dit qu’il fallait chercher un autre modèle. » Avec son associée, Marie-Noëlle Perrin, il vient de lancer ApéroCélib à Tours (37). Le concept s’inscrit dans la nouvelle mode du group dating : trois filles rencontrent trois garçons dans un bar. Les six convives ne se connaissent pas et surtout, règle d’or, ils n’ont jamais chatté ensemble. Sylvain insiste là-dessus : « Personne ne connaît personne. Comme ça, il n’y a pas d’idéalisation et pas de déception. Le but est de concrétiser les rencontres et d’évacuer le virtuel. » La convivialité prime sur le résultat : « Nous ne promettons pas à nos utilisateurs de trouver l’amour, ajoute Marie-Noëlle. L’important, c’est de passer un bon moment. Au pire, tu te fais deux copines. »

Smeeters Social Club, autre site de group dating, propose, lui, de draguer en tribu. Trois potes vont boire un verre avec trois copines. « Nous faisons en sorte que ça se passe comme dans la vie normale, explique Laure de La Rivière, cofondatrice du site. Dans notre concept, tu ne sais pas à quoi ressemblent les mecs avant de les rencontrer. C’est comme en boîte ou en soirée. » Décidément, c’est la mode de faire comme si. Une tendance qui, selon Catherine Lejealle, pourrait se développer: « La rencontre en groupe évite la gêne du tête-à-tête et reproduit la réalité. »

Group dating, ateliers cuisine, applications etc., les solutions ne manquent pas pour imiter la vraie vie. Mais est-ce vraiment un atout ? Plutôt un danger pour Fabienne Kraemer  : « Avant, la rencontre avait un caractère de rareté. Aujourd’hui, il y a une forme de banalisation. Les possibilités sont inépuisables. Cela n’aide pas à se consacrer entièrement à l’autre. »

Car à déployer autant d’énergie à séduire, on en oublierait presque la finalité : l’amour. Mais oui, depuis des siècles, tout le monde cherche la même chose. Après tout, rencontrer et séduire, ce n’est pas si difficile. Être en couple, par contre, c’est une autre histoire. Certains n’ont pas envie, d’autres ont peur. Les symptômes : zapping, plans cul et refus de l’engagement. Dans son cabinet, Fabienne Kraemer l’a constaté, le couple stable n’est pas à la mode. À tort, selon elle. « Dans la série Friends, le couple mythique c’est Rachel et Ross. Pourtant, leur couple ne fonctionne pas du tout. Ils se disputent tout le temps, se marient bourrés à Las Vegas, font un enfant sans le vouloir, etc. La stabilité de Monica et Chandler fait moins rêver. Pourtant, ils sont vraiment heureux. » Le couple plan-plan face au couple passionnel. Le quotidien face au fantasme. Le réel face au virtuel.

 

Pauline DARVEY, Julien Privat avec Yaëlle Kahn.

Photos : Thomas CHATRIOT.

 

 

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