pascal_jouvin_petite_.jpgNul ne pourrait soupçonner le mal-être qui se cache derrière ce sourire. Il est fier de pouvoir raconter son histoire, car finalement, elle concerne tout le monde. Pascal Jouvin est salarié chez Orange, anciennement France Telecom jusqu’en 2013. Une entreprise qui a fait la une de la presse pour les trente-cinq suicides décomptés entre 2008 et 2009. L’événement a déclenché une prise de conscience collective. L’établissement a été mis en examen pour harcèlement moral, une première pour une entreprise du CAC 40.

Cette réalité, Pascal Jouvin la connaît bien. Premièrement parce qu’il a été délégué syndical, d’abord à la CFDT, puis chez Sud, jusqu’en 2012. Mais surtout parce que lui aussi a souffert de l’application des techniques de management qui réorganisent le travail.

S’il est salarié de la même entreprise depuis 1986, il a changé de poste à plusieurs reprises. Suite à des restructurations ou simplement par choix personnels. Il a par exemple quitté le service vente de son plein gré : « Il fallait voler les gens, ce n’était pas supportable. » Aujourd’hui, il gère les transferts en ligne. Et ce syndicaliste dans l’âme a refusé de se plier au diktat du management. Il ne se présentait pas aux entretiens d’évaluation annuelle. Ou refusait de faire passer le client au second plan.

Chez Orange, les mobiles sont souvent garantis un an. Pendant cette durée, un téléphone en réparation peut être livré à l’adresse demandée par le client. « C’est dans le contrat d’achat », précise Pascal. Or, il existe pour les salariés d’Orange un objectif de placement. Ils doivent réussir à placer 85 % des téléphones réparés dans les points relais. Et ce sera au client de se déplacer. Pascal Jouvin a toujours proposé l’envoi à ses clients, « car je considère que c’est leur droit ».

Mais en 2011, le quinquagénaire reçoit le compte-rendu de son évaluation personnelle. Elle précise : « L’objectif des points relais n’est pas atteint car M. Jouvin propose systématiquement le domicile et le point relais, comme le notifie le contrat client. » Exemple parfait d’injonction contradictoire, dans le jargon. Donner un ordre et son contraire. Proposer au client le service qui lui est dû. Mais faire en sorte qu’il le rejette. Alors qu’il lui est dû.

Pour l’employé, c’est l’incompréhension. Accompagné d’un délégué du personnel, il va voir son supérieur hiérarchique. « Vous êtes déloyal vis-à-vis de l’entreprise », justifie ce dernier. Pascal interprète cette remarque comme une discrimination syndicale. À bout de nerfs, l’employé fond en larmes. « Puis tout s’est emballé très vite », se rappelle-t-il. Il est mis en arrêt de travail pour trois semaines. Par la suite, il demande au CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) deux enquêtes : l’une sur son cas, l’autre sur les évaluations annuelles du personnel. Personne n’est derrière lui : ni ses collègues, ni le CHSCT. Pas même les autres syndiqués. Pour l’employé de France Telecom, c’en est trop : « Si les délégués syndicaux ne creusent pas la question de l’organisation du travail, qui le fera ? », se questionne-t-il.

Sans soutien, l’homme décide d’agir seul. Il dépose un recours au tribunal administratif, de façon à faire reconnaître son arrêt maladie comme accident de travail. Pour lui, c’est évident : « Quand tu souffres dans ton travail, c’est au patron de payer, pas à la Sécu. » Il pense que les gens souffrent au travail mais ne veulent pas l’avouer. Par peur de perdre leur travail peut-être. Ou par honte. « Donc le patron s’en fout ! », ajoute-t-il. Son premiers recours étant rejeté pour vice de procédure (il lui manquait la visite médicale), il en fait un deuxième en février 2014. La réponse est attendue pour cet été.

Aujourd’hui, il a claqué la porte de Sud. Il éprouve beaucoup de rancune contre ces syndicats qui ont fui leurs responsabilités. Il a déposé les armes et ne se bat plus pour le collectif. « Quand les gens me demandent conseil, je leur dis de laisser tomber, de ne pas croire aux syndicats. Tout ce que je ne voulais pas entendre à l’époque, affirme-t-il. Je leur dis : “Protégez-vous.” »

Justine CANTREL, Hugo LANOË, Camille SELLIER
Photo : Justine CANTREL