POM réalisée par Hugo LANOË, d'après les archives de la radio Lorraine Cœur d'Acier.

 

Lorraine Cœur d'Acier, une lutte radiophonique

 

« La radio : le syndicat à l’écoute des travailleurs, les travailleurs à l’écoute du syndicat. » Tel est le mot d’ordre de Radio Lorraine Cœur d’Acier. Née dans le but de préparer la grande marche sur Paris, la CGT reprend l’idée de radio-pirate que la CFDT avait déjà essayé. À l’époque, il est formellement illégal de diffuser sur les ondes. Mais les sidérurgistes s’engagent à protéger les lieux si la police débarque. Deux journalistes professionnels, Marcel Trillat et Jacques Dupont, sont sollicités. « On hurlait contre la censure et là, on avait la possibilité de gérer un média », s’enorgueillit Marcel Trillat. L’idée était non pas d'être la voix du syndicat, mais bien de devenir une radio de libre expression. Le projet avait de quoi séduire les sidérurgistes qui n’ont toutefois pas été conquis tout de suite. Mais après « quelques cigarettes et discussions, banco » : le 17 mars 1979, l’aventure commence.

Avec la complicité du curé local, un émetteur est édifié sur le clocher de l’église. Installés dans le hall de l’ancienne mairie de Longwy, les journalistes préparent une revue de presse pour la fin de matinée et des bénévoles, notamment des enseignants, viennent animer l’antenne l’après-midi. Le 23 mars, les journalistes se font l’écho du rassemblement parisien, en relayant heure par heure les informations reçues par leurs reporters sur place. « Ils ont vécu quelque chose qui a marqué leur vie », insiste Marcel Trillat. Cette journée rencontre un succès phénoménal.

« Il y avait une ambiance incroyable,
ça fumait là-dedans »

Après l’événement, pas question d’arrêter. Dans les entreprises, dans les jardins, partout dans le bassin lorrain, on entend la station. Le taux d’écoute finit même par dépasser RTL ou les radios traditionnelles. Il y en a pour tous les goûts : musique, histoire, émissions pour les immigrés dans leur langue maternelle, émissions pour et par les femmes… tout le monde participe. Les personnalités de passage dans la région sont invitées : le fondateur et dirigeant de la ligue communiste révolutionnaire Alain Krivine, le chercheur et essayiste Albert Jacquard, l’humoriste Guy Bedos, et tant d’autres, poussent la porte du studio. Le pari de la liberté d’expression est relevé. Mais, avant tout, c’est la lutte qui caractérise le média. On interrompt parfois l’antenne pour laisser la parole aux ouvriers en grève et chaque coup de téléphone est écouté. « Les gens adorent la libre expression », analyse Marcel Trillat.

Pour faire vivre ce média, les journalistes peuvent compter sur Les Amis de LCA. Présidée par Michel Olmi, alors secrétaire général de la CGT Longwy, l’association regroupe 2 400 adhérents. Grâce aux dons, les animateurs continuent l’expérience. Les habitants de Longwy se disputent pour accueillir les journalistes chez eux. « Il y avait une ambiance incroyable, ça fumait là-dedans », se rappelle un bénévole. La station est souvent brouillée. Ce qui suscite la colère des auditeurs et donne même lieu à une nuit d’émeute, le 19 mai 1979. Lorsque la police s’approche du studio, les journalistes l’annoncent au micro. Des centaines de Longoviciens se ruent alors devant l’ancienne mairie pour la protéger.

Sur LCA, l’expression est trop libre pour la CGT qui ne l’entend pas de cette oreille. Il faut dire que, sur les ondes, la critique n’y va pas de main morte. Tout le monde y passe : RPR, parti récemment créé par Jacques Chirac (et qui se fondra dans l’UMP), patronat, parti communiste. La CGT, aussi, qui veut faire de LCA sa caisse de résonance. Un an et demi plus tard, les journalistes sont licenciés et remplacés par des gens plus dociles. Petit à petit, LCA s’éteint à l’image des hauts fourneaux du bassin lorrain.

arton4592.jpgTrente ans plus tard, la CGT reconnaît ses torts et finance un DVD qui regroupe les archives de la station. Un morceau de chiffon rouge, d’après la chanson de Michel Fugain et de Maurice Vidalin, emblème sonore de la radio, sort en 2012. Radio Lorraine Cœur d’Acier : une expérience professionnelle merveilleuse pour les journalistes, un souvenir mêlé de fierté et d’amertume pour les habitants de Longwy.

Justine CANTREL et Hugo LANOË