raphaelphoto_.jpgMener une vie professionnelle épanouissante lorsqu’on est handicapé, c'est possible. Mais cela demande un engagement sans faille.

C'est ce dont témoigne Raphaël Paparas en tout cas. C'est à cause d'un pincement à la moelle épinière, qui s'est produit lors de sa naissance, qu'il doit sa vie en fauteuil. Mais le garçon n'est pas de nature à se laisser abattre. A l’aise dans toutes les circonstances, il a la parole facile.

Entre ses études, son boulot étudiant et ses amis, sa vie est bien remplie. Le résultat d’une éducation qui lui a permis d'apprendre à se débrouiller seul. Ses parents refusent d'en faire un assisté.  Lui n’aime pas s’apitoyer sur son sort : « Ce n’est pas parce qu'on est dans un fauteuil et quon a un handicap que qu'on est un pauvre petit malheureux. »

“Quand on est en fauteuil, on prend en compte
l’environnement, forcément”

Raphaël est en première année de master de droit. En parallèle, il est conseiller juridique, un job étudiant à domicile. Jusque là, son organisation est sans faille. Mais quand il a commencé à chercher un stage dans un cabinet d’avocats, ça a été une autre histoire. Raphaël exige un critère auquel aucune personne valide ne penserait : l’accessibilité. « Quand on est en fauteuil, on prend en compte l’environnement, forcément. Il y a énormément de locaux qui n’ont pas les infrastructures nécessaires. Je suis obligé de prendre cela en compte quand j’envoie des candidatures », déplore-t-il.

Une fois le tri opéré, il lui faut encore passer par un dédale administratif, s’adresser à un grand nombre d’organismes, comme la MDPH (Maison Départementale pour Personnes Handicapées). « C’est très lourd. Et très long», soupire-t-il. Pour trouver ce que l’on cherche, il faut être très rigoureux et précis dans sa démarche. Quant à chercher un job via Pôle emploi, Raphaël est assez réticent.  « Déjà que pour des personnes valides, ce n'est pas simple, alors pour les invalides… » confie-t-il, désabusé.

Sa jovialité naturelle reprend vite le dessus. Raphaël se veut optimiste même si certains sujets l'agacent. Comme le laxisme de l’Union européenne envers la France en matière de réglementation sur le handicap. « Raphaël aimerait que tout le monde voie comme lui, d’un fauteuil"

La colère du jeune homme nourrit ses ambitions professionnelles : Raphaël veut devenir avocat du travail. Peut-être pour mieux défendre ceux qui, comme lui, sont discriminés à cause de leur condition.

Cette colère, on la retrouve aussi chez Emmanuelle. Sourcils froncés et moue concentrée, elle se roule une cigarette. A priori rien d'extraordinaire si ce n'est qu'elle ne possède pas d'avant-bras. À la place deux petits moignons qu'elle appelle « tomate » et « pomme de terre », parce que « ça fait rire les enfants ». Elle persiste et après plusieurs longues minutes, elle brandit fièrement sa cigarette.  « Rien ne m'arrête » fanfaronne-t-elle avant de se mettre en quête d'un briquet.

emmanuellephoto_.jpgLa ténacité est le credo d'Emmanuelle. Depuis toute petite elle s'est accrochée à la vie. Abandonnée par ses parents qui ne pouvait pas assumer son handicap, Emmanuelle est une enfant de la Ddass. Elle veut très vite s'en sortir toute seule. Passionnée par l'art, après sa classe de troisième, elle entre dans un établissement et service d'aide par le travail (Esat) où elle y travaille la peinture sur soie . Mais très vite elle veut se confronter  « à la vraie vie ». Emmanuelle se sent trop couvée.

Ses responsables voient en elle une forte tête. « Ils craignaient que je fasse la grève ou que je me syndique. Ce qui est interdit en Esat. J'en ai eu marre? »  Elle se met alors en tête de passer son brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur (Bafa). Son enfance à la Ddass l'a marquée, elle veut s'occuper à son tour des jeunes en difficulté, parce que « les plus durs sont aussi les plus tendres. Il suffit de savoir leur parler ».

C'est pendant sa formation qu'elle est confrontée pour la première fois à la discrimination. Les formateurs la renvoie sans cesse à son handicap. Et ce n'est qu'un début. Elle quitte la formation et s'inscrit aux Beaux-Arts sans succès pour tenter ensuite une équivalence du baccalauréat qu'elle ne possède pas. Si certains professeurs l'encouragent vivement, ce n'est pas le cas de tous. Comme ce professeur de français qui lui conseille de tout abandonner à cause « des livres trop lourds à la bibliothèque ».

Elle a alors 25 ans et se dit que « si la vie professionnelle ne fonctionne pas, peut-être que la vie de famille oui ». Elle attend un enfant, mais le père, un homme valide, l'abandonne avant la naissance. Le bébé naît valide, mais la garde est retirée à Emmanuelle. « Il ne faut pas croire, les sages-femmes n'ont pas été en reste pour m'en mettre plein la figure à cause de mon handicap. Je comprends que mon tempérament rebelle puisse gêner. Mais on est vraiment dans un pays d'arriérés », regrette-t-elle. Son fils a aujourd’hui 24 ans et elle le voit régulièrement.

“La mairie voulait son quota d'handicapés.
Je faisais partie des bonnes poires”

Elle se tourne alors vers la mairie de Tours. Elle postule, au culot, un emploi d’infographiste. Elle n'a aucun formation. Embauchée, elle se rend vite compte que quelque chose cloche. Son responsable lui donne peu voire pas de travail du tout. Il s'agit bel et bien d'un emploi fictif. « La mairie voulait son quota d'handicapés. Je faisais partie des bonnes poires. » Pour la seule et unique fois de sa vie, Emmanuelle baisse les bras et sombre en dépression.

Aujourd'hui, elle va mieux mais reste désabusée par le monde du travail. Elle souhaiterait gagner sa vie dans l'art, sans jamais avoir de comptes à rendre à personne. « J’étais ambitieuse et motivée, aujourd’hui je suis dégoutée. Si je pouvais vivre en écrivant des poèmes, ce serait chouette. » L'art comme refuge dans ce monde qu'elle ne comprend définitivement pas.

Lina BENSENOUCI et Thomas CHATRIOT