Comment s’est passée votre arrivée à la tête du Centre dramatique régional de Tours, en janvier 2014 ?

Jacques Vincey. Quand je suis arrivé, la saison 2013-2014 avait déjà été programmée par mon prédécesseur (Gilles Bouillon, NDLR). Ma seule difficulté a été de me faire accepter par l’équipe, que ce soit par les acteurs ou par les techniciens. Certains étaient là depuis plus de vingt ans. J’ai changé quelques modes de fonctionnement. Mais cela s’est très bien passé, ils sont contents. Enfin, je ne sais pas tout, peut-être que certains ne le sont pas. Mais j’ai l’impression que tout le monde est heureux.

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Jacques Vincey est directeur du Centre dramatique de Tours depuis janvier 2014.
Photo : Anna Lefour

Comment s’est déroulée la saison 2014-2015, la première que vous ayez organisée ?

J. V. Bien ! J’ai eu des retours positifs. Elle m’a aussi permis de mieux connaître le public tourangeau. Je me suis efforcé, et je m’efforce toujours, de mettre en place le projet pour lequel j’ai été choisi à la tête du CDRT, qui consiste principalement à faire découvrir au public d’autres formes de théâtre. Cela passe notamment par un partenariat avec deux metteurs en scène, Alexis Armengol et Caroline Guiela Nguyen. Je les ai choisis car ils défendent une autre esthétique que la mienne. Par exemple, Caroline Guiela Nguyen travaille plutôt en plateau et construit ses textes autour de l’improvisation, ce qui n’est pas mon cas. J’aimerais aussi apporter le théâtre à toutes les générations, les jeunes, les étudiants et les 30, 40 ans. Dans ces tranches d’âges, trop peu vont au théâtre. J’essaye de mettre en place des pièces variées pour attiser la curiosité. C’est ça qui est intéressant, la diversité.

Vous souhaitiez intégrer d’autres formes d’art au théâtre. Mission accomplie ?

J. V. Absolument, j’ai rencontré Thomas Lebrun, directeur du Centre chorégraphique national de Tours, dès mon arrivée. L’an passé, nous avons collaboré sur Cartel, un spectacle qui réunissait deux danseurs, une chanteuse et une comédienne. Cette année nous avons convenu d’un nouveau spectacle, Vader, qui est prévu pour mars 2016. Nous accueillons également un groupe de jazz pour le festival Emergence. Et en ce qui concerne les arts plastiques, nous prévoyons un partenariat avec le Centre de création contemporaine Olivier-Debré, qui sera inauguré fin 2016.

Après les attentats du 13 novembre à Paris, certains spectacles ont été annulés en France. Vous avez décidé de continuer les représentations.

J. V. Nous devions nous baser sur les décisions de la préfecture d’abord. Mais comme elle n’a pas fermé les établissements culturels, j’ai choisi de continuer. C’est plus important que jamais, dans ces moments-là, de continuer à jouer.

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Jacques Vincey (dans le reflet du miroir) pendant une répétition de sa dernière
pièce La Dispute.
Photo Marie Pétry.

Avant d’être metteur en scène, vous avez été acteur pendant vingt ans. Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du théâtre ?

J. V. Une fille dont j’étais amoureux quand j’étais au collège. Elle était dans un club de théâtre et je m’y suis inscrit pour me rapprocher d’elle. Je n’ai pas eu d’histoire d’amour avec elle, mais j’ai continué le théâtre. Je me suis vraiment mis à jouer au lycée, à Grenoble. Ensuite j’ai fait le conservatoire dans cette même ville avant de faire celui de Paris en 1979.

Un rôle vous a particulièrement marqué ?

J. V. Celui qui me vient est le rôle d’Ulysse, dans Hécube d’Euripide. J’étais sur scène avec Maria Casarès qui jouait Hécube. C’était une très grande actrice qui a eu le Molière de l’interprétation féminine pour ce rôle, en 1989. Elle m’a beaucoup marqué.

Mais aujourd’hui, vous ne jouez plus.

J. V. En effet, je manque de temps. En octobre, j’ai mis en scène Yvonne, princesse de Bourgogne. En ce moment je travaille sur une pièce de Marivaux, La Dispute. Mais ça ne me manque pas de ne pas être sur scène, mettre en scène des pièces me suffit pour l’instant. Je suis au contact du théâtre. Mais qui sait, cela reviendra peut-être.

Vous avez également joué pour la télévision. Le théâtre a-t-il votre préférence ?

J. V. Ce sont deux manières de jouer différentes. Au théâtre, on répète pendant six à huit semaines, puis on joue sur un, deux, trois mois. A la télé, quand on décroche un rôle, c’est très concentré. On apprend son texte, on ne répète pas ou peu. Si c’est un petit rôle en deux jours c’est fait. C’est un travail différent du théâtre, où on réinvente la pièce chaque soir.

Vous avez travaillé au Brésil, en Allemagne et en Russie. La barrière de la langue a-t-elle été contraignante ?

J. V. C’était intéressant, le fait de ne pas comprendre le sens des mots m’a obligé à ouvrir « d’autres oreilles ». Je dirigeais les acteurs en me basant sur la musique de leur texte, sur leur attitude. Je pense que cela a influencé ma manière générale d’aborder la mise en scène. Le sens du texte se révèle aussi dans une perception plus large que celle du langage. Dans le théâtre, il y a une part d’intellectuel et une part de sensible.

L’intellectuel et le sensible du théâtre, ces deux notions guident-elle votre façon de mettre en scène ?

J. V. Je suis un metteur en scène « de texte ». Mais pour moi, il doit y avoir une forme d’interprétation. Je travaille en m’appuyant sur des textes existants, contemporains ou classiques. Mon but n’est pas d’analyser une pièce comme dans un travail scolaire, mais de traduire le sensible. J’aime traduire les émotions qu’un texte provoque. Mon but est de toucher.

Recueilli par Anna LEFOUR