« Créature », « On l’appelait Jean-Pierre entre nous »… Ces quelques quolibets illustrent bien ce que Caster Semenya, spécialiste du 800 mètres, a dû endurer il y a sept ans. En 2009, la jeune fille de tout juste 18 ans est déjà devenue championne du monde à Berlin. Promise à une brillante carrière, elle est considérée comme une athlète d’une rapidité exceptionnelle. Trop exceptionnelle même au goût des autorités sportives. Et son physique « hors-du-commun », sa carrure impressionnante et ses traits masculins posent question dans le milieu du sport de l'époque. Comme l'explique la sociologue Catherine Louveau, « à la base, il y a eu un doute visuel des autorités à cause de ses épaules larges, de ses traits masculins, de ses hanches trop étroites ».

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Caster Semenya aux jeux Olympiques de Londres en 2012. Photo : Citizen59 

Pour l'universitaire Bernard Cros, auteur de l'article He's a woman, transparence, opacité et visibilité du corps intersexe dans le sport, « Caster Semenya est rejetée aux marges du champ humain, aux frontières de l’animalité voire de l’extraterrestre ».  On la scrute, on la dévisage pour traquer le moindre signe de féminité tel que le concept est vendu dans la société. « Caster Semenya dérange parce qu’elle ne donnait pas à voir la fragilité féminine attendue, mais la force physique et les signes virils qui seraient admirés dans une compétition masculine », renchérit-il. Pourtant, comme le note Catherine Louveau, « il faut pourtant avoir beaucoup de muscles et ne pas peser 50 kilos pour courir le 800 mètres ».

Une opinion partagée par Anaïs Bohuon, sociologue, auteure du livre Le test de féminité dans les compétitions sportives : une histoire classée X : « Elle ne correspondait pas aux critères normatifs de féminité. » La faute à des clichés liés au sexe et qui ont la vie dure dans le monde sportif. Il y a en effet « une hétéro-normativité qui régit les compétitions, hommes d'un côté, femmes de l'autre », observe Bernard Cros. Il faut être homme, musclé et rapide dans le sport. Pour une femme, il faut ne pas transpirer, être fine et éviter de concurrencer la gent masculine dans les performances. « On embête les femmes jugées masculines dès qu’elles deviennent très fortes et rapides, car les autorités sportives ne veulent pas qu’elles rattrapent les hommes », juge Anaïs Bohuon. Le fait de sommer une athlète « masculine » de prouver son sexe montre clairement la pression qui pèse sur elle. 

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Dessin : Ella Micheletti

 

Un contrôle de dopage révèle que Caster Semenya a un taux de testostérone trop haut. Les rumeurs commencent à courir et personne ne peut les arrêter : elle ne serait pas une « vraie » femme, elle posséderait des chromosomes XY, voire des organes masculins internes. Le terme d’intersexe se met dès lors à sortir dans les médias. Les autorités sportives la traquent et lui font passer une batterie de tests de féminité. Pendant des mois, elle verra son intimité étalée dans les magazines. Les médias s’acharnent sur elle. Les mots sont le plus souvent cruels et, surtout, sans fondement puisque rien n’a été prouvé. Le 19 août 2009, le journal Rai remporte sans conteste la médaille de l’injure avec son titre « Caster Semenya est-elle une martienne ? ».

Une vision manichéenne des sexes

Dans le milieu sportif persiste donc une idée très réductrice de la féminité. Les femmes ont le droit de gagner, mais pas trop. Une peur sexiste qui est, de plus, sans fondement : « Caster Semenya a 15 secondes d’écart sur le 800 mètres avec les hommes. Elle ne pourrait même pas gagner contre eux dans un championnat de France », affirme Anaïs Bohuon. Le Sud-Africaine est en fait atteinte d'hyperandrogénie, c'est-à-dire que son taux de testostérone est naturellement beaucoup plus haut que la moyenne des autres femmes, « entre trois et quatre fois supérieur » selon Bernard Cros. Or, pour les autorités sportives, ce taux de testostérone peut lui donner un privilège par rapport aux autres coureuses et créer une inégalité. Une théorie qui ne tient pas debout si on en croit Anaïs Bohuon : « Il y a un culte de la testostérone dans le sport depuis que l'on a découvert cette hormone. Elle peut parfois être un avantage physique mais ce n'est pas du tout systématique. »

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Caster Semenya court pour le 800 mètres
à l'ISTAF Berlin. Photo :
André Zehetbauer

Pour les autorités sportives, la testostérone donnerait une trop grande puissance physique à une femme. Pour Anaïs Bohuon, on fait de la testostérone l’hormone du mâle alors que toutes les femmes en possèdent.

Le secret médical empêche de connaître la vérité sur Caster Semenya, même si certains médecins supposent qu’elle possède des testicules internes et des chromosomes XY. « De toute façon, l’identité ne se résume pas au sexe biologique. Il y a également le sexe chromosomique mais aussi psychologique, c’est-à-dire la manière dont on se sent », rappelle Catherine Louveau.

Au bout de neuf mois de tests, Caster Semenya a été reconnue comme femme. Mais pour faire baisser son taux de testostérone, elle a dû suivre un traitement, des « médicaments anti-androgènes qui font baisser la testostérone produite par les ovaires. Les conséquences sont une baisse de la pilosité et une régulation des règles », précise l’endocrinologue parisien Alain Scheimann. « Caster Semenya a dû en passer par là car c’était obligatoire dans le règlement de 2011 », reprend Anaïs Bohuon.

« Si elle n’est plus une athlète hors norme comme à l’époque, elle reste une athlète de premier plan »

Le réglement a cependant été suspendu l’an dernier. Une autre athlète soupçonnée d’intersexualité (comme si c'était un crime), Dutee Chand, a porté plainte auprès du Tribunal arbitral du sport car on voulait la forcer à passer les mêmes tests de féminité. Le Tribunal a décidé de laisser deux ans aux experts pour démontrer si la forte concentration de testostérone d’une femme est un avantage physique. Une initiative que ne partage pas Anaïs Bohuon : « Même si une sportive avait cet avantage physique, pourquoi faudrait-il la punir ? Il y a une infinité d’avantages physiques, comme la respiration, la souplesse. Il faudrait créer pleins de catégories sportives après. »

 

 

Ces interdictions, ces tests à répétitionont laissé des traces chez Caster Semenya. « Elle a été stoppée en plein vol, elle aurait gagné beaucoup plus de compétitions sans cette affaire », considère Catherine Louveau. Au niveau du temps, elle est passée de 1’55’’ à 1’57’’ sur le 800 mètres. Toutefois, le journaliste de L’Équipe Jean-Denis Coquard nuance : « Sa carrière n’a pas été brisée, elle reste sur le devant de la scène même si c’est plus épisodique. » Depuis l’an dernier, Caster Semenya est passée au 600 mètres. Pour le journaliste, ce changement n’est pas le signe d’une diminution des performances de l’athlète. « Elle fait du 600 mètres car c’est une discipline hybride qui lui permet de faire travailler le 800 mètres. Le 400 mètres fait quant à lui travailler sa vitesse », analyse-t-il. Et de conclure : « Si elle n’est plus une athlète hors norme comme à l’époque, elle reste une athlète de premier plan. »

La jeune femme de 25 ans reste optimiste d’après lui et envisage même de concourir aux deux épreuves de 400 et 800 mètres aux jeux Olympiques de Rio cet été. Il semble donc qu’elle soit repartie pour de nombreux tours de piste. Elle a également confié en janvier « vouloir courir encore dix ans ». De quoi faire une carrière presque aussi longue que celle de son mentor et ancien coach, la Mozambicaine Maria Mutola, qui a couru vingt ans.

Nicolas BARANOWSKI et Ella MICHELETTI