Mai 1968 se termine en France quand la jeunesse mexicaine descend dans la rue. En juillet, les étudiants entendent défendre leurs droits face à un régime autoritaire qui se crispe. Le 2 octobre, quelques jours avant l'ouverture des jeux, un meeting géant est organisé sur la place des Trois-Cultures, dans le quartier de Tlatelolco. Il est réprimé dans le sang.

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Les JO de 1968 se déroulent dans un contexte politique tendu. DR

Les sportifs français s'en souviennent comme si c'était hier. « Nous y sommes allés deux jours après. Il y avait des impacts de balles sur les murs, les militaires avaient tiré sur tout ce qui bougeait. Nous étions choqués, même si nous n’étions pas encore à Mexico lorsque c'est arrivé », se souvient Jean-Claude Magnan, médaillé d’or au fleuret.

Fernand Choisel, journaliste envoyé par Europe 1 pour couvrir les JO, était présent, lui, lors de la manifestation. « Il y avait un monde fou sur la place. J’enregistre la scène, par habitude et, d’un seul coup, je vois arriver un hélico équipé de mitrailleuses qui arrosent la foule sans sommation », raconte-t-il dans un article que L'Equipe lui a consacré en 2015. Le bataillon Olimpia, créé pour les JO et composé de policiers, tire sur les manifestants. Les exécutions sont aléatoires.  Les arrestations arbitraires. « Je suis avec les étudiants, ils sont interrogés, je ne comprends pas ce qu’ils disent et ils sont tués à bout portant devant nous. Arrive mon tour, j’ai ma carte de presse dans la bouche et le milicien n’a pas tiré », se remémore Fernand Choisel. Au total, plusieurs centaines de personnes sont tuées par l’armée mexicaine.

Dix jours plus tard, c'est la cérémonie d'ouverture des jeux Olympiques qui se tiendront malgré le massacre. Mais les sportifs ne sont pas indifférents. « Nous étions tous sous tension. On se demandait s’il n’allait pas y avoir des événements dans les stades pendant des épreuves, raconte Jean-Claude Magnan. Nous en parlions entre nous car des évènements pareils ne laissent pas de marbre. » Les athlètes ont été touchés par cette répression. Mais aucun n’a osé tenir tête au régime mexicain en annulant sa participation aux Jeux.

Face au silence, des poings se lèvent

L’évènement de Tlatelolco a fait peu de bruit dans les médias internationaux. Mais si le peuple mexicain a été réduit au silence, la politique n'en est pas moins présente dans les enceintes sportives.

Déjà, il avait été question que les Jeux soient boycottés. Sous l’impulsion d'Harry Edwards, universitaire et sociologue afro-américain, de nombreux athlètes et personnalités demandent aux athlètes noirs, Américains ou Africains, de refuser de participer. Il s'agit de protester contre la ségrégation aux Etats-Unis et l'apartheid en Afrique du Sud qui avait réussi à obtenir son sésame pour les Jeux en acceptant les équipes de sportifs interraciales. Devant le pression, le CIO finit par lui retirer son invitation. Le boycott est évité. Le Olympic Project For Human Rights (OPHR) est lancé pour montrer aux yeux du monde les injustices dont sont victimes les Noirs. De nombreux sportifs, Noirs ou Blancs, décident de porter un macaron OPHR sur leurs tenues. C'est peu dire que la question de la ségrégation raciale traverse ces Jeux.

Le 16 octobre 1968, lors de la finale du 200 mètres à Mexico, deux athlètes afro-américains, Tommie Smith et John Carlos, arrivent premier et troisième. Ce sont les deux stars montantes du sprint américain. Tommie Smith bat le record du monde en 19’’8. La deuxième place est remplortée par l'Australien Peter Norman.

Une demi-heure plus tard, le monde entier assiste à une remise de médaille qui va entrer dans l'histoire pour des raisons bien peu sportives. Les trois sprinteurs arborent sur leur poitrine un badge de l’OPHR. Quand les drapeaux américain et australien sont issés et que retentit The Star Spangled-Banner, l'hymne américain, le public, sidéré, voit Tommie Smith et John Carlos, nus pieds, tendre un poing ganté de noir au ciel et baisser leur regard vers le sol.

« Je me suis mis en chaussettes sur le podium pour symboliser la pauvreté des Noirs américains. Et ma tête baissée n’était pas un signe de défiance envers le drapeau américain, mais celui d’une prière. »

Tommie Smith

L'image fera le tour du monde. Devenu symbole de la lutte pour les droits civiques des noirs, le geste sera repris par les Black Panthers. De heurts violents agitent, à cette, époque, la société américaine ségrégationiste.

Les deux Américains ont pourtant bien failli ne jamais entrer dans l’histoire. Ils ont préparé en coulisses ce coup d’éclat. À un détail près : ils ont oublié une des deux paires de gants au village olympique. Dans l’ombre, c'est Peter Norman qui leur conseille de se partager la paire qui reste. C'est ce qui explique que Tommie Smith a le bras droit levé alors que John Carlos tend le gauche.

Au stade olympique universitaire de Mexico, l’incompréhension domine dans le public. Certains se taisent quand d’autres s’offusquent. Les insultes fusent. La manifestation des deux athlètes n'est non plus au goût du président du CIO, Avery Brundage : Tommie Smith et John Carlos sont exclus du village olympique puis de la vie olympique et de l'athlétisme. Plus surprenant, ce sera également le cas de l'Australien Peter Norman.

Les réactions des sportifs français, préservés par leurs fédérations, ont été diverses. « Nous n’étions pas au courant de ce qui se passait et ça n’attirait pas notre attention. Nous ne cherchions pas d’informations là-dessus. Nous étions là pour participer aux jeux Olympiques », avoue Daniel Morelon, double champion olympique de cyclisme cette année-là. Porte-drapeau de la délégation française, la nageuse Christine Caron, elle, se souvient : « J’ai assisté au podium car j’étais curieuse. Ça a été une découverte de voir que des sportifs puissent revendiquer quelque chose de politique. » Pour l’escrimeur Jean-Claude Magnan, impossible d’ignorer le contexte politique national : « Sur le plan sportif, nous sommes dans une bulle. Mais nous sommes aussi à fleur de peau, tout ce qui se passe nous rend sensible. On ne peut pas être insensibles sauf si on a un pois chiche dans la tête. »

Ces deux poings levés marqueront l'entrée de la politique dans l'enceinte des jeux Olympiques. Une série de boycotts se succède. Les revendications politiques sont au cœur des contestations et des rivalités entre les pays, notamment lors des jeux Olympiques de Moscou en 1980  et ceux de Los Angeles en 1984. Plus dramatique encore, les JO de Munich seront, en 1972, le théâtre de la prise d'otage sanglante des athlètes israéliens par Septembre noir, un groupe terroriste palestinien.

 

Les pays participants aux différents boycotts en fonction des années.

 

Les années quatre-vingt-dix marquent un retour au calme, facilité par la chute du mur de Berlin, en 1989. Mais la politique n'est jamais très loin des stades olympiques. En 2008, par exemple, le choix de Pékin pour accueillir les Jeux est contesté, notamment par des organisations non gouvernementales qui condamnent les atteintes aux droits de l’homme et la censure dans l’Empire du milieu. Et en aout 2014, un certain nombre d’ONG et de militants de la cause homosexuelle déposaient une pétition appelant le CIO à priver Sotchi des Jeux suite à la loi antigays adoptée par le Kremlin.

Alexia CHARTRAL, Vincent FAURE, Pauline LAFORGUE et Ronan PLANCHON