13120856_1605114299814875_210806989_o.jpg
D'un bleu-blanc-rouge à l'autre, il n'y a qu'un pas pour bon nombre d'athlètes.

4 octobre 1985. Bernard Tapie, déjà connu du grand public, est invité à l’ambassade d’URSS pour un dîner offert par Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique. À sa table, Edmonde Charles-Roux, femme de Gaston Defferre, alors maire de Marseille et ministre de l’Intérieur. Entre deux plats, on parle sport et, surtout, football. La femme du « vieux lion » suggère à Tapie de racheter le club pour redorer le blason d’une ville qui s’ennuie. C’est l’élément déclencheur : huit mois plus tard, Bernard Tapie devient président de l’OM. La voie royale vers un mandant de député, remporté dès sa première tentative en 1989. 

La même année, à l’autre bout du pays, l’avocat d’affaires Jean-Louis Borloo s’empare de la mairie de Valenciennes. Comme Tapie, trois ans après être arrivé à la tête du club de football de la ville, le Valenciennes Football Club. Des résultats sportifs aux résultats électoraux, il n’y a qu’un pas. Cela peut paraître réducteur mais au vu de ces deux parcours, c’est indéniable. Sport et politique se nourrissent mutuellement par leur point commun majeur : donner de l’espoir (du rêve ?) aux foules. Une alliance qui n’est pas nouvelle.

Tapie et sa Bentley remplie d’équipements sportifs

Le sport est un plat de choix dans la cuisine politique. Dès la Seconde Guerre mondiale, Philippe Pétain sollicite l’ancien joueur de tennis Jean Borotra pour être son commissaire général à l’Éducation et aux Sports. Le Maréchal avait compris les atomes crochus entre les deux univers. Sébastien Joubert, professeur d’histoire et de sociologie du sport, explique : « Savoir se dépasser, communiquer avec les autres, respecter les règles établies sont pour eux des points communs de ces univers qu’ils voient comme méritocratiques. » 

La conquête d’un territoire par le sport est même la plus ancienne stratégie de Bernard Tapie. Dès sa première entreprise en faillite rachetée, l’imprimerie Diguet-Denis à Breteuil-sur-Iton dans l’Eure en 1977, il utilise le sport et ses valeurs pour servir son image. « Lors des challenges interentreprises, Bernard Tapie était le capitaine de son équipe. Il arrivait avec sa Bentley, le coffre rempli d’équipements neufs pour motiver ses troupes, se souvient Daniel Delarue, employé d’une entreprise de la ville qui l’a affronté sur le terrain. Handball, foot, basket, il se donnait à fond pour dégager une image de vainqueur auprès de ses employés. » 

Son ami de longue date, Jean-Louis Borloo, a lui aussi très vite compris le bénéfice du sport pour devenir maire de Valenciennes : « Il ne connaissait rien au football. Il a racheté le club en faillite pour conquérir une ville elle aussi en faillite »,  explique Vincent Quivy, auteur de L’impossible monsieur Borloo. À peine élu, il laisse sa place à la tête du club alors que le club est toujours en deuxième division. Mais l’important est ailleurs. Le foot lui a permis de devenir un baron du Nord.

Athlète un jour, athlète toujours ?

Cette passerelle, beaucoup de sportifs l’ont aussi franchie après leur carrière, comme Roger Bambuck et Alain Calmat, respectivement  ancien sprinteur et patineur médaillés olympiques reconvertis secrétaire d’État aux Sports. Cette transition est souvent le résultat d’une rencontre avec un élu. « Dans 90 % des cas, la proposition vient des hommes politiques », analyse Sébastien Joubert. Pendant la campagne présidentielle en 2007, l’ancien sélectionneur de l’équipe de France de rugby, Bernard Laporte, assiste à plusieurs meetings de Nicolas Sarkozy. Au troisième, ce dernier lui glisse un « Tu ferais un bon ministre des Sports ».  Quelques mois après son élection, le président de la République nomme Bernard Laporte secrétaire d’État chargé des Sports.

13091673_1605114296481542_669283803_o.jpg
David Douillet est un fidèle parmi les fidèles de Nicolas
Sarkozy, qui en avait fait son ministre des Sports.

Encore et toujours les sports. L’ancien athlète serait-il condamné à agir dans son domaine de prédilection ? « Le sportif est choisi par le politique avant tout pour son image, constate l’universitaire. On lui fait vite comprendre qu’on le choisit uniquement pour travailler sur le sport », analyse-t-il. Ce fut le cas pour Alain Calmat, pourtant médecin. Anecdote symbolique : quand Guy Drut, élu député en 1986, lit Le Monde sur les bancs de l’Assemblée nationale, il se fait chambrer par un de ses collègues : « Tu sais lire autre chose que L’ Équipe» Pour s’émanciper de ces clichés, le sportif doit s’ouvrir les portes tout seul et surprendre. Défi relevé par David Douillet qui a intégré la commission au développement durable et à l’aménagement du territoire de l’Assemblée nationale. Idem pour Jean-François Lamour, ancien champion olympique de sabre, qui a intégré la commission des finances.

Quand ils restent cantonnés aux affaires sportives, la lassitude peut vite arriver. Le taux de renouvellement des mandats des anciens athlètes est d’ailleurs très bas selon Sébastien Joubert. « Ils voient avant tout cette période comme une transition entre leur carrière sportive et l’entrée dans la “vraie” vie professionnelle. D’autant plus que les employeurs rechignent à embaucher des sportifs. À diplôme égal, ils préfèrent recruter un jeune. » 

Du ministère à la fédération

Cette complication professionnelle peut aussi pousser les sportifs à s’engager au sein de fédérations. Mais si, dans le domaine politique, l’engagement se fait aussi bien au niveau local que national, les athlètes qui s’engagent dans une fédération ne le font qu’au niveau national ou international. « Ils ne sont pas intéressés par le niveau départemental. Ils veulent des responsabilités et influer sur l’avenir de leur sport », développe Sébastien Joubert. De plus, le renouvellement au sein de ces instances est rare : quand vous y entrez, vous êtes très difficile à déloger. Maurice Herzog est par exemple resté vingt-cinq ans (1970-1995) au Comité international olympique (CIO) comme membre actif et est même resté membre honoraire jusqu’à sa mort en décembre 2012. Du côté du tennis, Philippe Chatrier a été président de la Fédération française de tennis de 1973 à 1993, président de la Fédération internationale entre 1977 et 1991, mais aussi membre du CIO de 1990 à 1996. Autant dire que les places sont chères…

Quelques organismes de sports très développés dans le monde comme la Fifa, le CIO ou l’Association internationale des fédérations d'athlétisme (IAAF) ont par contre une telle puissance, avec ce que cela implique de positif et de négatif, pour qu’il soit plus intéressant pour son sport d’être impliqué par ce biais plutôt que par un mandat électoral. Michel Platini l’avait bien compris et avait atteint une immense puissance politique. Co-président du comité d’organisation de la Coupe du monde de football1998 en France (1992-1998), puis vice-président de la Fédération française de football (2001-2005), il devient président de la Fédération européenne de football (UEFA) en 2007 et occupe ce poste jusqu’à sa suspension en octobre dernier. En juillet 2015, le média sportif américain ESPN estimait encore qu’il était la personnalité la plus influente du football mondial. Mais les scandales de la Fifa sont passés par là. Après tout, il n’y a pas de raison que l’affairisme politique épargne les anciens sportifs qui s’impliquent dans ce milieu.

En France, la frontière entre sport et politique est mince et Bernard Tapie en est le symbole : « C’est un homme de la Ve République il mélange les genres », décrypte Arnaud Ramsay, journaliste auteur de la bande dessinée Qu’est-ce qui fait courir… Tapie ? Si plusieurs personnalités se sont servies du sport comme tremplin politique avec succès, les sportifs arrivés aux plus hautes instances sont à compter sur les doigts d’une main. Dans d’autres pays, des sportifs ont émergé à des postes majeurs. Au Brésil, l’ex-champion du monde de football Romário est devenu député puis sénateur fédéral alors qu’en Géorgie, « Kakha » Kaladze a quitté le rectangle vert pour le costume de ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles. Une manière de servir le pays, sur le terrain comme en dehors.

Pierre-Maxime LEPROVOST et Ronan PLANCHON,
illustrations de Piet GRIBOUILLO (http://caricactus.canalblog.com/)