Quel sens donnez-vous au mot intimité ?

 Du point de vue des historiens, l'intimité correspond à la découverte d’un espace privé : celle du foyer. Mais elle renvoie également à notre vie intérieure, à notre manière d’être au monde, de ressentir les choses et les évènements pour en faire notre expérience propre. Elle a donc partie liée à notre foyer et aux relations que l’on tisse avec « nos intimes ». Ce lien suppose une certaine proximité des corps et une complicité. Car il ne suffit pas de cohabiter pour être intime. Il s’agit, avant tout, d’établir un lien fort pour qu’il y ait un échange et un partage des expériences réciproques. Il faut aussi différencier l’intime du privé. Par définition, l’intimité n’est pas censée être mise à disposition du public. Toutefois, il existe un espace de recouvrement important. C’est le cas du journal intime et des échanges de lettres qui, initialement, ne sont pas censés être exposés au public mais se trouvent publiés au bout du compte.

Dans l’histoire, à partir de quand naît « l’intime » ?

Il y a une histoire de l’intimité de l’antiquité à nos jours. Cependant, on considère que la vie « matérielle » de l’intime naît au XVIIIe siècle. L’espace privé devient confortable et se singularise : les maisons comportent des chambres séparées ; on se met à considérer que certains espaces peuvent se montrer tandis que d’autres, intimes, doivent rester privés. La période de la Révolution française correspond à la période où l’on commence à poser les limites de l’intrusion du regard d’autrui dans ce que l’on fait et, en particulier, de celui de l’État. Robespierre, dans un discours de 1973, déclare que tout ce qui ne concerne pas l’État n’appartient qu’aux citoyens. C’est donc là qu’apparaît la notion de l’illégitime intrusion. Car jusqu’alors, on pouvait perquisitionner sans mandat, soulever les draps, ouvrir le courrier et s’introduire de façon très violente dans l’intimité. La déclaration des droits de l’homme réglemente la question du viol de l’intime et insiste sur la nécessité de la respecter. On considère également un ajustement entre l’institution sociale et la vie intime : les parents doivent respecter les inclinations de leurs enfants qu’ils pouvaient auparavant, par exemple, contraindre à épouser une personne non choisie.

Dans un contexte d’État d’urgence, l’intrusion dans l’intimité peut-elle constituer une violence légitime ?

Dès 1980, nous avons fait recours à une nouvelle doctrine, celle du droit pénal de l’ennemi, qui s’est répandue sur l’ensemble de la planète pour prévenir le terrorisme. Avec un discours de « tout est permis si ça empêche le crime », on a justifié l’action au cœur de l’espace privé et intime. On se situe donc à l’opposé du discours révolutionnaire selon lequel rien n’autorise à enfreindre les principes fondamentaux des droits de l’homme. De la même façon, beaucoup de nos informations personnelles sont laissées à l’État. On n’en a pas forcément conscience puisque, si l’on est hors-radar, elles restent lettres mortes. Néanmoins, elles restent disponibles « au cas où » et, aujourd’hui, le soupçon tend à remplacer la présomption d’innocence.

Les nouvelles technologies représentent-elles une autre menace pour notre intimité ?

Il faut rappeler que les outils numériques en eux-mêmes ne déterminent pas l’usage que l’on en fait. En revanche, ils ont été orientés vers un certain type d’usage. Ce dernier correspond à celui d’une société qui a laissé se déployer une sorte d’addiction à l’image qui fait jouir. On la retrouve de la publicité jusqu’à la pornographie. Ce qui se joue, c’est donc une transformation de soi en marchandise. Cela  fait que l’on est entraîné dans cet exercice d’exhibition. Pour autant, on n’a pas nécessairement le sentiment de mettre son intimité en péril. Par exemple, une jeune fille peut envoyer une photo d’elle dénudée à son compagnon via Facebook tout en ayant le sentiment que cela reste intime. Or, le fait est que cette photo appartient à Facebook. Je crois que l’on a tous une conscience assez discontinue de cet « œil abstrait » qui nous surveille et devrait nous pousser à contrôler notre comportement. Par ailleurs, j’estime que se surveiller ne correspond pas à notre mode de vie. Savoir que l’on est surveillé ne nous empêche pas d’envoyer des mails, tout comme on n’a pas cessé de s’échanger des lettres sous l’occupation sous prétexte que les préfets les ouvraient. Et la preuve en est : il n’y aurait pas une telle collecte de métadonnées si c’était le cas. C’est parce que l’on continue de vivre normalement que la surveillance d’Internet est si effective.

Il y a t-il des cas dans lesquels nous sommes dépossédés de notre intimité ?

La prison est l’exemple de la perte d’intimité au sens physique mais aussi en terme de contact avec les siens. Le point limite fut la vie dans les camps de travail, puisqu’il n’existait aucun espace pour se retirer ou dormir. C’est donc là qu’il est intéressant de considérer l’intimité au sens de ce qui est notre vie intérieure. On s’est rendus compte que les personnes qui ont tenu le coup moralement dans ces camps possédaient une vie intérieure très riche. Le fait de pouvoir faire appel à leur culture, leurs savoirs musicaux ou littéraires leur a permis de refaire lien avec le monde et de maintenir une vie intime. La dépossession de notre intimité peut aussi être le résultat d’une aliénation. Et celle-ci est très visible aujourd’hui. Par exemple, il y a eu une coupure très importante sur la beauté féminine. On absorbe des images auxquelles on désire se conformer : « Je veux être mince  et parfaitement épilée. » L’ambiguïté est telle qu’on pense que cette volonté relève de son choix intime, or il s’agit d’une norme sociale. En ce sens, on pourrait dire que l’intimité commence là où la norme n’agit plus. Une autre forme d’aliénation est à trouver dans le monde du travail. On peut vous en demander trop, vous épuiser. Et le fait est qu’en manquant de sommeil ou de temps personnel, nous perdons la capacité d’accéder à notre vie intérieure et à retrouver nos ressources intimes. En disant « ressaisis-toi », c’est un peu ce que cela sous-entend : la nécessite de reprendre cet espace de retrait pour mieux revenir vers les autres.

Recueilli par Margaux DEULEY et Thomas NEUMANN

Sophie Wahnich est l'auteure de Le Radeau démocratique, chroniques des temps incertains paru en février 2017 aux éditions Lignes.