Pensez-vous que la pornographie participe de plus en plus à la construction de la sexualité des jeunes filles ? 

Il y a aujourd'hui une fréquence de confrontation avec les images pornographiques qui est beaucoup plus importante qu'à l'arrivée des sites de streaming. Nous n'avons jamais autant regardé de porno. L'année dernière, il y avait à peu près 150 milliards de connexions à des sites pornographiques par an. Cette année, le nombre culmine à 250 millards. Les chiffres grossissent chaque année. C'est un phénomène qui est relativement nouveau. Il y a un mode de consommation qui a changé.

 

Quelles sont les conséquences de ce phénomène sur l'intimité des femmes ? 

Regarder un film porno une fois de temps en temps, comme regarder celui du samedi du mois sur Canal+, n'est pas la même chose que de regarder du porno en streaming. La pornographie nous influence plus qu'avant car elle s'inscrit dans l'ensemble d'un discours et d'une société. C'est le même fonctionnement que pour la publicité. Si nous en voyons une par mois, nous pourrons nous dire : mais qu'est-ce que c'est que ces conneries ? Alors que si nous en voyons cinquante par jour, même si nous avons conscience que c'est une connerie, cela va nécessairement nous influencer. Notamment sur notre rapport au corps et sur notre façon de nous percevoir.

 

« Le porno s'inscrit notamment dans le culte de la performance. Les femmes doivent excelle dans tous les domaines, y compris celui de la sexualité. Nous sommes censées être minces et belles, bien bosser et bien coucher »

Quelles normes véhicule la pornographie mainstream, celle qui est la plus diffusée ? 

La majorité des pornos représente tout le temps la même chose, la même chorégraphie et les mêmes rapports de genre. De ce fait, soit cela génère de nouvelles normes, soit cela les confirme de manière exagérée. Le porno, ce n'est jamais que le reflet d'une société et des rapports de genre que nous observons au quotidien. Ainsi, si le porno s'inscrit dans une société sexiste, il le sera forcément aussi. Le porno s'inscrit notamment dans le culte de la performance. Les femmes doivent exceller dans tous les domaines, y compris celui de la sexualité. Nous sommes censées être minces et belles, bien bosser et bien coucher. Il renforce des normes que nous intégrons à notre sexualité et à notre univers fantasmagorique. Ces injonctions sont reprises et renforcées dans tous les autres domaines, comme la publicité ou les clips vidéos. Prenons l'exemple de l'épilation intégrale. Ce n'est pas le porno, à lui tout seul qui a renforcé cette norme. Dire que les poils sont dégueulasses, c'est repris unanimement. Même si le porno a contribué à répandre cette norme, la société l'a accueillie à bras ouverts. 

Est-ce que les images relayées par la pornographie peuvent être considérées comme un frein au droit des femmes ? 

En majorité, oui. Le mainstream est extrêmement majoritaire et répète les mêmes rapports de domination. Or, je doute que toutes les femmes aient ce fantasme-là et s'excitent dessus. Un paquet n'ont absolument pas envie d'avoir ce type de sexualité. Je ne suis pas pour la censure, mais s'il y avait d'autres choses représentées, ce serait beaucoup moins problématique. Se pose également la question des nanas qui travaillent dans cette industrie. Plus ça va, plus les tournages sont violents. On a beau dire ce que l'on veut, la quasi totalité des actrices ne sont pas motivées pour se prendre des baffes. Pourtant, en quelques années, se prendre des tartes est devenu quelque chose de complètement banal.

Aujourd'hui, peut-on dire qu'il existe une pornographie féministe ? 

Même si elle reste extrêmement minoritaire, la pornographie féministe se développe depuis 2010. Internet a été à la fois le problème et la solution. Cela a permis le développement de cette troisième vague du porno féministe, composée de jeunes femmes qui maîtrisaient beaucoup plus les outils numériques et qui, avec un iPhone, font leur propre porno. C'est quelque chose qui m'a beaucoup impressionnée. Il y a deux ans, au Feminist Porn Awards, j'ai vu des nanas que je ne connaissais pas, qui ne faisaient pas partie de cette scène du porno féministe, mais qui ont réussi à s'imposer grâce à leur créativité. Après, ce n'est rien comparé à l'immensité du porno mainstream... 

Comment pourrait-on définir cette pornographie féministe ? 

Les gens confondent souvent avec « pornographie pour femmes ». Le porno féministe ne prétend pas représenter toutes les femmes. Il n'y a pas UN fantasme féminin ! Beaucoup de personnes discréditent le porno féministe en disant que c'est plus soft, avec un ventilateur dans les cheveux, plus d'amour et de romance. Ce n'est pas cela ! Le porno féministe tend à représenter une plus grande diversité de corps, à casser les stéréotypes et ces rapports de genre. 

 

Recueilli par Ana BOYRIE et Ambre PHILOUZE-ROUSSEAU

Le documentaire d'Ovidie "À quoi rêvent les jeunes filles ?" est à retrouver sur Youtube.